
Une fois n’est pas coutume. Un adage qui ne s’applique pas au Liban, où, depuis une dizaine d’années seulement, soit bien après la signature de l’accord de Taëf en 1989, le tandem Amal-Hezbollah s’accorde à s’attribuer –“de fait et de droit”, comme il tend à le signaler – le ministère des Finances. Il s’agit de l’un des portefeuilles les plus convoités du pays. Les raisons pour lesquelles le Hezbollah et le mouvement Amal y tiennent particulièrement sont multiples et sont principalement liées à son poids économique, stratégique et politique. Au-delà de ses fonctions administratives, il joue un rôle clé dans la gestion des ressources financières du pays et dans l'élaboration des politiques économiques et fiscales. De quoi s’agit-il? Pourquoi un tel attachement à ce portefeuille? Quel(s) pouvoir(s) confère-t-il à son détenteur?
Le ministère des Finances détient un pouvoir central sur la gestion des finances publiques au Liban. Son rôle ne se limite pas seulement à la collecte des recettes fiscales mais aussi à la gestion des dépenses publiques, à la préparation du budget annuel et à la mise en œuvre de la politique fiscale du pays. Chaque décision économique importante, de la répartition des fonds de l’État à l’attribution des budgets pour les différents secteurs (santé, éducation, infrastructures, etc.), nécessite l’intervention et la signature du ministre des Finances. Cette responsabilité donne au ministre une faculté de contrôle majeur sur la répartition des ressources de l'État et donc sur le développement économique du pays.
“Les pouvoirs du ministre des Finances sont tentaculaires et s’étendent à la préparation budget de l’État et le suivi de son exécution, aux douanes, aux registres fonciers, au contrôle du fonctionnement et des comptes de la Banque du Liban et à la nomination de ses principaux dirigeants, à son conseil central, etc.”, explique le professeur Nasri Diab, avocat à la Cour. “Par ailleurs, constitutionnellement, c’est la troisième signature nécessaire à la validité de la majorité des décrets, quelle que soit leur nature, y compris, pour un sujet d’actualité, ceux relatifs aux nominations judiciaires”, souligne-t-il.
Une clé de voûte du système politique
La signature du ministre des Finances est incontournable pour la validité de nombreux décrets et décisions administratives. Si, au Liban, les ministres sont responsables de la mise en œuvre des décisions gouvernementales, il n’en demeure pas moins que sans la signature de celui des Finances, certaines réformes ou initiatives économiques ne peuvent pas être validées ni mises en œuvre. Cette position offre donc un levier de contrôle important sur de nombreuses actions politiques et économiques. En un sens, le ministre des Finances détient un pouvoir d'influence majeur sur le cours des affaires publiques.
Il exerce également un rôle de supervision sur les institutions financières et bancaires du pays, dont la Banque du Liban, qui gère la politique monétaire, ou encore la régulation des marchés financiers. Les politiques fiscales, la gestion de la dette publique et les relations avec les bailleurs de fonds internationaux (comme le FMI et la Banque mondiale) sont aussi sous l’autorité de ce ministère. Le contrôle de ce secteur peut permettre de façonner l’orientation économique du pays, et ce pouvoir n’échappe pas aux factions politiques qui cherchent à renforcer leur influence.
Ainsi, le Hezbollah et le mouvement Amal, ces deux poids lourds de la communauté chiite, ont toujours cherché à accaparer la fonction de ministre des Finances, qui leur garantit non seulement une influence directe sur les finances publiques mais aussi un levier pour renforcer leur position politique au sein du gouvernement libanais.
Comme le contrôle des Finances leur permet d’avoir accès à une ressource précieuse, l’argent public, ils peuvent financer des projets à leur avantage, garantir ainsi des fonds pour leurs électeurs et renforcer leurs réseaux sociaux et politiques. De plus, le contrôle des finances publiques leur permet de jouer un rôle dans la gestion des aides internationales et des financements étrangers, un facteur important pour le Liban, un pays dépendant de l’aide extérieure pour son économie fragile.
Or, ce qu’il faut noter selon Paul Morcos, avocat à la Cour et directeur de la fondation Justicia, c’est que “la Constitution ne stipule aucunement la consécration d’un poste ministériel à une confession donnée”. Dans son préambule et dans son article 95, le texte constitutionnel souligne la nécessité d’une représentation communautaire équitable dans la formation du gouvernement. Par conséquent, et selon M. Morcos, “toute démarche répétitive qui va outre la Constitution ne peut constituer une coutume, comme le revendiquent Amal et le Hezbollah”.
D’ailleurs, au lendemain de Taëf et des années durant, le portefeuille ministériel en question a été attribué à plusieurs personnalités de confessions différentes. Ce n’est que récemment que le tandem a commencé à se l’attribuer.
Dans un contexte politique libanais complexe, où les alliances et rivalités communautaires jouent un rôle décisif, ce ministère devient un instrument stratégique essentiel qui renforce sa position dans le jeu politique national. Un jeu dont on ignore qui du Premier ministre désigné, Nawaf Salam, ou du mouvement Amal et de son allié le Hezbollah sortira gagnant…
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