La décision du Hezbollah d’entrer en guerre contre Israël dimanche, contre la volonté de l’État et sans l’adhésion de son allié historique Amal, ravive des interrogations profondes sur la représentation et l’avenir politique du tandem chiite au Liban.
Si le Hezbollah a assumé son choix de confrontation comme le prolongement naturel de son engagement régional aux côtés de l’Iran, le mouvement Amal, dirigé par Nabih Berry, a adopté cette fois une posture sensiblement différente. Le président du Parlement a soutenu la position officielle de l’État, qui insiste sur le monopole exclusif des décisions de guerre et de paix, et a condamné les actions militaires du Hezbollah, les qualifiant d’illégales.
Ce positionnement introduit un élément inédit: pour la première fois depuis longtemps, les positions politiques du tandem chiite ne sont plus totalement concordantes.
Une alliance stratégique fragilisée
Officiellement, l’alliance entre Amal et le Hezbollah n’est pas rompue. Mais politiquement, une fissure apparaît. Depuis des décennies, le duo Amal–Hezbollah dominait largement la scène politique chiite, faisant face à une minorité issue de la même communauté mais positionnée dans l’opposition.
Aujourd’hui, la donne semble évoluer. En soutenant la position de l’État, Nabih Berry envoie un signal clair: la priorité est désormais la stabilité interne et la préservation du pays face au risque d’escalade.
Cette évolution intervient dans un contexte où une partie de la base chiite, éprouvée par les crises économiques successives et les déplacements récents liés aux bombardements, s’interroge sur le coût humain et matériel d’une guerre ouverte.
Selon Mona Fayad, analyste politique interrogée par Ici Beyrouth: «Aujourd’hui, non seulement les opposants traditionnels doivent élever la voix, mais aussi les déplacés et tous ceux qui n’ont pas encore tranché leur position à l’égard du Hezbollah. Ils doivent désormais exprimer clairement leur choix.»
La question de la légitimité du Hezbollah
Pour plusieurs analystes, la situation actuelle pose à nouveau la question de la légitimité politique du Hezbollah au sein de la communauté chiite.
Selon Augustus Richard Norton, politologue et anthropologue américain, le discours du Hezbollah s’est historiquement construit autour de la défense des populations chiites marginalisées et de la protection communautaire face aux menaces internes et externes.
Mais lorsque la stratégie militaire du parti expose directement le territoire libanais et ses habitants, cette légitimité est inévitablement remise en question.
Pour Ali Al Amine, journaliste et rédacteur en chef du quotidien Al Janoubia: «La guerre a constitué un choc majeur pour une large partie des chiites, en particulier les habitants de la banlieue sud et du Sud. Une fracture s’est ouverte entre la milice et le public qui lui était favorable. Ceux qui restent fidèles au Hezbollah sont essentiellement ceux qui perçoivent des salaires de la formation. Le reste de la communauté adopte une position fermement opposée.»
Vers un redéploiement interne des équilibres politiques
Les relations entre Amal et le Hezbollah ont déjà connu des tensions, notamment pendant la guerre civile libanaise, avant de se stabiliser autour d’un compromis stratégique durable.
Mais le contexte actuel est différent. La pression internationale sur le Liban concernant la souveraineté territoriale, la crise économique prolongée et l’épuisement social modifient les équilibres internes au sein des forces politiques chiites.
Une partie de la communauté pourrait désormais privilégier une logique étatique et institutionnelle, tandis qu’une autre continuerait de soutenir la posture de confrontation régionale du Hezbollah.
Selon Marwan Al Amine, chroniqueur politique interrogé par Ici Beyrouth: «Pour protéger le pays et réduire les coûts, il aurait fallu que les autorités, notamment le président Joseph Aoun et le Premier ministre Nawaf Salam, réservent l’usage des armes à la seule légitimité de l’État, restaurent la souveraineté et monopolisent la décision de guerre et de paix. Le prix que nous payons aujourd’hui est bien plus lourd que la menace brandie auparavant au sujet d’une éventuelle confrontation entre l’armée libanaise et le Hezbollah.»
Dans ce contexte, l’État libanais est confronté à une épreuve majeure: mettre fin aux actions militaires menées en dehors de son autorité et réaffirmer concrètement son monopole sur les décisions de guerre et de paix.
Un moment charnière pour le chiisme libanais
La décision du Hezbollah d’entrer en guerre ne produit pas seulement des conséquences militaires. Elle agit comme un révélateur des divergences internes au sein de la communauté chiite, entre une logique d’État et une logique milicienne.
Marwan Al Amine estime ainsi que l’issue du conflit pourrait être déterminante pour l’avenir du pays: «Pour le Liban, un point est essentiel: cette guerre ne peut et ne doit se terminer que par un accord de paix avec Israël. Si le président Aoun souhaite réellement la reconstruction, la stabilité et le retour des habitants du Sud, il doit agir en président de tous les Libanais.»



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