
Plongé dans une crise prolongée, le Liban voit émerger de nouveaux troubles dans la relation parents-école. Cet article explore les répercussions psychiques des traumatismes collectifs sur la parentalité et la communication éducative, à travers le prisme de la psychanalyse.
Le Liban est, depuis trop longtemps, plongé dans une crise multiforme structurelle, accompagnée d'une instabilité sécuritaire prolongée, marquée par des conflits régionaux, des tensions politiques et des flambées de violence intermittentes qui favorisent un environnement d'incertitudes et d’angoisses. L'impact de la guerre qui a commencé en 2023, ajoutant une couche supplémentaire de traumatisme et de bouleversements, a encore mis à rude épreuve le tissu social et psychologique déjà fragile du pays. La convergence de ces crises prolongées a soumis la population libanaise à des tensions cumulatives et intenses qui ont imprégné tous les aspects de la vie quotidienne, affectant notamment les adultes et les enfants.
De récents rapports d'éducateurs libanais ont mis en évidence un aperçu préoccupant de conduite parentale, les enseignants exprimant leur frustration face à des interactions marquées par de l'irritabilité, de l’agressivité et une impulsivité colérique. Beaucoup plus que les années d’avant la crise, ces parents manifesteraient une capacité réduite à écouter et à dialoguer à partir des arguments présentés par les enseignants, affichant souvent une défense déraisonnable de leurs agissements ainsi que, parfois, de ceux de leurs enfants.
À partir de ces observations provenant directement de ces professionnels travaillant en étroite collaboration avec les parents, et en attendant une éventuelle enquête élargie et plus approfondie pour établir leur ampleur, examinons l’hypothèse de l’existence d’une détresse psychique sous-jacente, influençant la conduite parentale ainsi que leur engagement envers le système éducatif. Plus précisément, la question que nous pouvons nous poser est la suivante: quel impact significatif les crises prolongées subies par la population ont pu avoir sur la santé psychique des parents (et des adultes d’une manière générale), contribuant ainsi aux changements observés par les enseignants, produisant les symptômes signalés: irritabilité, anxiété, impatience et réactivité dans leurs relations, mauvaise communication, tendances surprotectrices et, dans l’ensemble, une domination pulsionnelle de la conduite aux dépens de celle de la réflexion et de la raison? Sachant toutefois que l’histoire intime et individuelle de chacun a sans doute contribué à l’exacerbation de ces symptômes. Mais nous la laisserons, pour le moment, de côté dans cet article.
D’abord une précision: face à l’angoisse quasi-permanente provoquée par l’environnement traumatogène dans lequel nous évoluons, notre psychisme développe un certain nombre de mécanismes de défense inconscients qui ont la particularité, d’une part, de protéger l’équilibre somatopsychique individuel, mais qui, d’autre part, peuvent contribuer à l’éviction aussi bien de la réalité psychique que de la réalité extérieure. Ainsi, par exemple, l'observation par les enseignants d’une immaturité psychologique chez les parents peut être comprise à travers le prisme du mécanisme de régression: les parents, confrontés à une intense angoisse, peuvent inconsciemment refluer vers des comportements infantiles, laissant le champ libre aux réponses irréfléchies.
Dans le contexte des crises libanaises, la frustration et la colère réprimées découlant des difficultés économiques ou du sentiment omniprésent d'insécurité pourraient être inconsciemment déplacées sur les enseignants, ceux-ci devenant des cibles involontaires des insatisfactions refoulées des parents, expliquant la recrudescence des conflits dans les interactions, entravant toute compréhension mutuelle.
Nous avons déjà signalé, dans de nombreux articles, les effets traumatiques sur le psychisme de la population libanaise. Les traumatismes ne s’oublient pas et sont conservés dans notre mémoire inconsciente. S’ils sont ignorés, ils affectent l’ensemble de la psyché et du soma individuels ainsi que les relations avec soi-même et les autres. Les ébranlements subis par les parents, par exemple, affectent leur capacité à prendre conscience de leur propre traumatisme et son impact sur leur parentalité peut être compromise. Cela peut entraîner des comportements parentaux moins adaptés et plus réactifs, (angoisse permanente, hypersensibilité, défensivité, troubles divers) et peuvent susciter une perception déformée des sentiments ou des déclarations des enseignants et, par conséquent, provoquent des réactions conflictuelles communes.
Nous savons également qu’en temps de crise, les anciennes vulnérabilités peuvent être réactivées, entraînant un besoin régressif de sécurité, aussi bien pour soi-même que pour ses enfants. Les peurs accrues, en particulier dans les situations où un parent est absent ou psychiquement indisponible, peuvent intensifier l'anxiété familiale et contribuer à des comportements surprotecteurs. Les parents, soucieux de la vulnérabilité de leur enfant, ressentent l’érosion de la confiance réciproque, ainsi qu’un sentiment d’impuissance, favorisant la projection sur les enseignants perçus comme incapables de jouer un rôle protecteur.
Les adultes rescapés de traumatismes, comme peuvent l'être de nombreux parents au Liban, en raison de l'insécurité persistante et de la guerre récente ainsi que de l’angoisse de sa reprise éventuelle, peuvent éprouver une instabilité affective importante, caractérisée par des difficultés à contrôler des émotions profondes. Ils peuvent se sentir engourdis ou submergés, causant des incohérences dans leur conduite. L'effet cumulatif des tensions quotidiennes et des traumatismes prolongés peut éroder la capacité d'un individu à faire face aux défis journaliers de manière mature et émotionnellement contrôlée, exacerbant potentiellement toute tendance préexistante à l'immaturité psychique.
Abordons maintenant un mécanisme courant dans les relations interpersonnelles: le transfert. C’est un processus inconscient par lequel les individus projettent des sentiments et des attitudes issus de relations antérieures sur des personnes de leur vie actuelle. Ces projections découlent souvent d'expériences d'enfance non résolues avec les parents ou d'autres figures substitutives. Dans le contexte du milieu scolaire, les enseignants peuvent devenir des figures d'autorité de substitution sur lesquelles les parents transfèrent inconsciemment des sentiments et des attentes dérivés de leurs propres expériences avec l’autorité, telles que leurs propres parents ou d'anciens enseignants. Pour les parents qui ont pu avoir des expériences frustrantes ou blessantes narcissiquement avec ces représentants, les conflits non résolus pourraient être projetés sur les enseignants.
En retour, le contre-transfert est le processus réciproque, qui se produit lorsque l’interlocuteur réagit au transfert d’autrui en fonction de ses propres sentiments inconscients, ainsi que de son histoire personnelle. Les enseignants travaillant avec des parents qui sont habités par des séquelles traumatiques peuvent éprouver une série de contre-réactions. Celles-ci pourraient inclure un désir de sauver l'enfant d'une situation familiale perçue comme incompréhensive, des sentiments de colère ou de frustration envers les parents qui leur semblent peu coopératifs ou négligents, ou une tendance à rejeter des parents qui leur apparaissent hostiles. Si les enseignants ne sont pas conscients de leurs propres tendances au contre-transfert, ou si eux-mêmes pâtissent de vécus traumatiques toujours agissants, ces réponses affectives inconscientes pourraient entraîner des interactions nerveuses, entravant davantage la communication et créant potentiellement une boucle de rétroaction négative qui exacerbe une relation déjà tendue.
Il ne semble pas que les citoyens libanais puissent parvenir, du moins à court terme, à un apaisement des conflits endémiques qui les précarisent. Il est, par conséquent, essentiel que les organismes concernés reconnaissent le besoin à long terme d'un soutien soutenu de leur santé psychique. La prise en charge des cicatrices psychosomatiques nécessitera une approche multidimensionnelle et bienveillante qui reconnaît l'impact profond de ces événements sur les enfants, leurs parents ainsi que sur la communauté éducative et sociétale dans son ensemble.
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