
Avec la chute de Bachar el-Assad, le prétexte qu’avançait la communauté internationale et, plus particulièrement, le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR) pour maintenir la présence syrienne au Liban ne tient plus. L’instance onusienne invoquait, rappelons-le, “le grand danger qu’encourraient les ‘réfugiés politiques’ en rentrant chez eux et la difficulté de coordonner avec le régime Assad pour organiser leur rapatriement”.
Aujourd’hui, l’ancien président est déchu. La guerre est finie. Le risque autrefois mis en avant par les parties prenantes n’a plus lieu d’être et la notion de “réfugié politique”, longtemps prônée par le HCR, est dépassée, au vu de la conjoncture actuelle. Sauf qu’aujourd’hui, non seulement les plus de 2 millions de Syriens ne sont toujours pas rentrés chez eux (le nombre est approximatif en l’absence de statistiques officielles), mais les chiffres continuent de monter en flèche, notamment après les incidents sécuritaires survenus sur le littoral syrien en mars dernier, entre les nouvelles forces armées syriennes et des civils de la région, majoritairement alaouites. À combien sont estimés les flux récents? Comment réagissent les autorités locales et internationales? À quand ce fléau? Mise au point.
Contexte et chiffres alarmants
Le 8 décembre 2024, le monde a été témoin de l’effondrement d’un système en place en Syrie depuis 1970. Pour Damas, une page s’est tournée. Pour le Liban, celle-ci ne s’est toujours pas refermée, puisque le problème de la présence syrienne sur le sol libanais persiste. Depuis près d’un mois, le pays fait derechef face à une recrudescence inquiétante des arrivées de déplacés syriens, principalement en provenance des régions côtières de Syrie. Ce flux migratoire s’est intensifié à la suite de violences ciblées contre les alaouites et d’un climat d’insécurité croissant, notamment après la chute du régime de Bachar el-Assad. Pris au piège des tensions communautaires et des règlements de comptes, des milliers de Syriens se sont tournés vers le Liban, un pays qui supporte déjà le poids de l’une des plus importantes crises migratoires au monde.
En témoignent les données fournies par les autorités libanaises mais aussi par le HCR, selon lesquelles 20.496 nouveaux déplacés sont arrivés dans le Akkar en seulement quelques semaines, et ce, depuis le début du mois de mars. En date du 1er avril et en 24 heures seulement, quelques 5.000 Syriens ont franchi la frontière, fuyant les violences.
Selon le dernier rapport du HCR, 27 localités distinctes du Liban-Nord, situées plus particulièrement dans 24 villages frontaliers du Akkar, ont reçu les déplacés qui fuyaient – via les passages illégaux – les hostilités qui ont éclaté dans les gouvernorats de Tartous, Lattaquié, Homs et Hama en Syrie. Les chiffres officiels de l'unité de gestion des risques de catastrophes font état de 8.092 personnes à Massoudiyé, 2.118 à Hekr el-Dahri, 1.573 à Haïssa, 1.549 à Tall Hmayra, 1.522 à Tall Biré. S’ensuivent les villages de Abboudiyé (1.393), Dahr el-Qanbar (870), Rihaniyé (611), Semakiyé (582), Tall Aabas al-Charqi (493), al-Haouchab (376), Aïn el-Zeit (342), Rmah (228), Daghlé (169), Haytla (144), Berbara (97), Al-Biré (74), Aandqet (62), Cheikhlar (51), Ouweinat (43), Arida (37), Chadra (17), Kobeiyat (16), Bkarzla (14), Cheikh Mohammad (12), Menjez (6) et Halba (5).
Par ailleurs, à la suite au recensement de la Croix-Rouge libanaise, toujours en date du 20 mars 2025, sur les 1.760 familles (7.529 personnes) présentes dans le gouvernorat du Nord, 1.567 sont syriennes et 193 libanaises.
Entre les faits et les lois, le Liban chavire
Si l’ancien gouvernement pouvait “justifier” son incapacité à gérer le dossier en jouant la carte de “la pression internationale” et des “motifs humanitaires”, le nouveau cabinet ne peut plus, lui, brandir cette même carte.
S’il se veut garant des lois, celles-ci sont claires. Il suffit de les appliquer et de mettre fin aux violations des textes juridiques. Selon le protocole d’accord établi en 2003 entre la Sûreté générale et le HCR, le Liban est un pays de transit et non d’asile permanent. Plus encore, le HCR doit œuvrer à réinstaller les réfugiés dans des pays tiers, dans un délai de six mois, renouvelable exceptionnellement une seule fois.
S’il se dit opposé à toute forme de corruption, l’acheminement des aides internationales destinées aux déplacés syriens sur le territoire libanais a-t-il encore lieu d’être? On rappelle, dans ce sens, que dans une précédente interview accordée à Ici Beyrouth par un haut responsable au sein de l’Union européenne, ce dernier avait affirmé ce qui suit: “Il est vrai que les besoins du Liban sont supérieurs à ceux accordés, mais n’oubliez pas que le pays profite économiquement de la présence des déplacés, puisque les contributions (en devises étrangères) que nous déversons aux Syriens sont confinées à l’intérieur du territoire.”
S’il se dit vouloir rétablir la situation économique du Liban, tenir compte des conséquences de ces pressions migratoires semblerait, selon les observateurs, indispensable. Non seulement ces déplacements affectent la démographie, mais ils exacerbent aussi les tensions sociales et économiques, fragilisent les infrastructures publiques et alourdissent un marché du travail déjà saturé.
Aujourd’hui et plus que jamais, la question du retour devient un impératif national, sur lequel le nouveau gouvernement devra, tôt ou tard, et avant qu’il ne soit trop tard, se pencher.
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