«Nous avons une grande armada près de l’Iran. Plus grande qu’au Venezuela.»
C’est par ces mots que le président américain Donald Trump a décrit, fin janvier, le renforcement du dispositif naval américain, guidé par le porte-avions USS Abraham Lincoln, dans le golfe Persique. Cette déclaration s’inscrit dans un contexte de tensions extrêmes avec l’Iran après la répression meurtrière de manifestations antigouvernementales.
Le terme impressionnant d’«armada» s’est aussitôt imposé dans le discours politique et médiatique. Mais que dit ce choix? Que révèle l’usage, au XXIᵉ siècle, d’un vocabulaire hérité de l’âge des empires?
Un mot de guerre
«Armada» entre en français au XVIᵉ siècle, sous la forme armade, par emprunt à l’espagnol armada. Le mot désigne d’abord une «expédition militaire», puis, plus précisément, une «armée navale». Il provient du participe passé employé comme nom, dérivé du verbe espagnol armar, «armer», lui-même issu du latin armare.
Les dictionnaires historiques rappellent que le terme s’impose dans un contexte bien précis: celui des grandes puissances maritimes européennes et de leurs ambitions impériales.
En français, l’usage n’est toutefois pas continu. Après une première apparition aux XVIᵉ et XVIIᵉ siècles, le mot disparaît presque entièrement des textes avant de réapparaître au XIXᵉ siècle, notamment sous la plume de Victor Hugo, qui lui redonne une portée épique et poétique.
Le terme est actuellement employé pour qualifier toute grande concentration de moyens militaires: navires, avions, bombardiers. Mais il glisse, dans un registre plus familier, vers l’idée d’une masse imposante: «une armada de journalistes», «une armada de figurants».

L’ombre de l’Invincible Armada
Dans l’imaginaire collectif, «l’Armada» renvoie à un épisode précis de l’histoire moderne: l’Invincible Armada, la gigantesque flotte envoyée en 1588 par le roi d’Espagne Philippe II pour envahir l’Angleterre. Baptisée «l’Entreprise d’Angleterre», l’expédition avait pour but de renverser la reine protestante Élisabeth Ire, rétablir le catholicisme et briser l’ascension maritime anglaise, devenue une menace directe pour l’empire espagnol.
La flotte réunie est sans précédent: 130 vaisseaux, près de 30.000 hommes, des milliers de soldats, des chevaux, des armes de siège, et un hôpital de campagne. Sur le papier, l’opération est titanesque. Dans les faits, elle repose sur un fragile enchaînement de conditions idéales.
L’Angleterre mobilise alors une flotte plus nombreuse mais plus légère: près de 200 navires, souvent marchands, armés à la hâte, mais maniables et dotés d’une artillerie plus efficace.
Confrontée à la résistance anglaise et à des conditions météorologiques défavorables, l’entreprise se solde par un échec retentissant. Les tempêtes déciment les rangs, les naufrages se multiplient, les survivants sont parfois massacrés à terre. Sur les 130 vaisseaux partis, seule une soixantaine regagne l’Espagne.
Ce précédent historique a durablement marqué le sens du mot «armada», désormais chargé d’une dimension symbolique évoquant la démesure, la puissance affichée, parfois même l’arrogance stratégique.
Trump ou le retour d’un vocabulaire impérial
C’est précisément cette charge symbolique que mobilise aujourd’hui Donald Trump. En parlant d’«armada» à propos du déploiement du porte-avions USS Abraham Lincoln et de son escorte dans le golfe Persique, le président américain ne se contente pas de décrire un dispositif militaire. Il met en scène la puissance, la dissuasion et la capacité de frappe, tout en laissant planer la menace d’une action rapide et massive.
L’emploi du mot surprend d’autant plus qu’il contraste avec le vocabulaire militaire contemporain, généralement plus technique et plus discret. «Armada» sonne archaïque, presque théâtral, et renvoie à une vision classique de la force navale, héritée des empires.
Dans le bras de fer engagé avec l’Iran, ce choix lexical participe d’une stratégie de communication. Employer l’imaginaire de la puissance impériale pour nourrir la logique de démonstration de force. En d’autres termes, il s’agit de montrer que les États-Unis disposent d’une supériorité écrasante, tout en laissant ouvertes, du moins en apparence, les options diplomatiques.





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