À travers le départ d’Avichay Adraee et l’arrivée d’Ella Waweya, l’armée israélienne modernise son porte-parolat arabophone. Première officier arabe musulmane à ce poste, elle incarne la nouvelle stratégie de communication militaire vers le monde arabe, entre visibilité numérique et controverse.
Au revoir Avichay Adraee, bonjour «Captain Ella» ! Le 4 février dernier, l’armée israélienne changeait officiellement de chef du département des médias arabes au sein du bureau du porte-parole de l'armée israélienne. Finies les apparitions du premier, qui suffisaient souvent à provoquer la panique sur les routes du Liban-Sud ou dans les artères de Dahiyé d’un simple tweet.
Adraee, véritable Cassandre annonciatrice des bombardements israéliens de Gaza à Beyrouth, rassemblait alors 833.000 followers sur X, 1,2 millions sur TikTok et 2,5 millions sur Facebook. Il avait annoncé son départ en novembre 2024, après 20 ans d’une carrière qui a débuté à la veille de la guerre de juillet 2006.
De confession juive, dont les origines remontent aux communautés mizrahis de Syrie, d’Irak et de Turquie, l’homme de 43 ans laisse donc sa place à un tout autre profil. Car la nomination d’Ella Waweya comme nouvelle porte-parole arabophone de l’armée israélienne marque un tournant dans la stratégie de communication de celle-ci vers le monde arabe.
Dauphine d’Adraee
Âgée de 36 ans et originaire de Qalansawe, une petite ville du centre d’Israël, celle-ci est issue de la communauté arabe israélienne, et donc non astreinte au service militaire obligatoire. Elle choisit pourtant de s’engager sous les drapeaux en 2013, après un service national civil.
Waweya rejoint rapidement l’unité du porte-parolat, où elle se spécialise dans la communication en langue arabe. Au fil des années, elle devient l’adjointe d’Adraee, avant d’être choisie pour lui succéder, avec une promotion annoncée au grade de lieutenant-colonel, ce qui ferait d’elle l’officière arabe musulmane la plus haut gradée de l’armée israélienne.
Bien avant sa nomination officielle, Waweya s’était déjà imposée comme une figure identifiable de la communication militaire israélienne. Sous le surnom de «Captain Ella», elle développe une présence active sur X, TikTok, Instagram et Telegram, où ses vidéos en arabe cumulent des centaines de milliers d’abonnés. Ton direct, format court, visuels calibrés: sa communication tranche avec le style plus martial et parfois provocateur de son prédécesseur, au profit d’un discours plus policé et adapté aux codes numériques contemporains.
Sa prise de fonction, accompagnée d’une promotion au grade de lieutenant-colonel, est présentée par l’institution militaire israélienne comme un signal d’ouverture et de renouvellement générationnel. Elle s’inscrit surtout dans une continuité stratégique: celle d’un effort constant pour parler directement aux publics arabophones, en contournant les médias traditionnels.
Une stratégie de communication ciblée
Car le rôle de porte-parole arabophone de l’armée israélienne ne se limite pas à la communication concernant les opérations. Il s’agit d’un poste stratégique, au cœur de la guerre des récits qui accompagne désormais chaque confrontation armée entre Israël et ses adversaires régionaux. À travers des communiqués, des vidéos courtes, des infographies ou des messages publiés sur X, TikTok ou Telegram, l’objectif est double: justifier les opérations militaires israéliennes et tenter d’influencer les perceptions au sein des opinions publiques arabes.
Ella Waweya s’est fait connaître précisément sur ce terrain. Bien avant sa nomination officielle, elle animait des comptes suivis par plusieurs centaines de milliers d’abonnés, adoptant un ton direct, parfois pédagogique, souvent ferme. Contrairement à son prédécesseur, dont le style martial et parfois provocateur alimentait régulièrement la polémique, elle privilégie une communication plus sobre, visuellement calibrée et adaptée aux codes des réseaux sociaux contemporains.
Une identité au cœur de la controverse
Mais c’est précisément son profil qui cristallise les tensions. Arabe musulmane parlant couramment la langue, Ella Waweya est perçue par une large partie de l’opinion publique arabe comme une figure instrumentalisée par l’État israélien. Pour ses détracteurs, son rôle vise à donner un vernis de légitimité à des opérations militaires largement rejetées dans la région, notamment à Gaza, au Liban ou en Syrie.
Sur les réseaux sociaux arabophones, ses prises de parole suscitent souvent des réactions virulentes, à l’image de son prédécesseur. Les accusations de propagande, de normalisation ou de trahison symbolique y sont récurrentes. Son identité, loin d’apaiser les critiques, tend parfois à les amplifier, en brouillant les frontières traditionnelles entre camps antagonistes dans un conflit hautement émotionnel.
Une hostilité qui s’explique aussi par le contexte régional: au Moyen-Orient, la communication militaire est largement perçue comme le prolongement des opérations sur le terrain. Dès lors, la frontière entre information et influence s’estompe, et le message reste indissociable de l’institution qui le porte.
Un rôle inconfortable
De plus, cette controverse ne se limite pas au monde arabe. En Israël même, l’efficacité réelle de cette communication en arabe fait débat. Certains analystes estiment que l’impact sur les opinions publiques arabes reste marginal, voire contre-productif, renforçant parfois la défiance plutôt que la compréhension.
À titre d’exemple au Liban, après les bombardements de Dahiyé début juin 2025, l’actrice Nadine al-Rassi avait pris à parti Avichay Adraee sur les réseaux sociaux. En réaction, le ministère libanais de l’Information a averti les citoyens d’éviter toute interaction, directe ou indirecte, avec les porte-parole de l’armée israélienne.
D’autres soulignent les risques personnels encourus par une figure aussi exposée, devenue une cible régulière de campagnes de harcèlement et de menaces.
Pour l’armée israélienne, toutefois, l’enjeu dépasse la seule question de l’opinion. Il s’agit de montrer une capacité d’adaptation aux nouveaux champs de bataille, où l’information circule en temps réel et où chaque image, chaque mot, peut avoir des répercussions diplomatiques ou sécuritaires immédiates.
Guerre de récits
Ella Waweya hérite ainsi d’un poste où la marge de manœuvre est étroite. Convaincre reste improbable, se taire impossible. Chaque intervention est scrutée, interprétée, détournée, parfois utilisée contre son propre objectif initial. Elle incarne une génération de communicants militaires pour lesquels la frontière entre front militaire et front médiatique est désormais inexistante.
Sa trajectoire reflète, au-delà de son parcours personnel, l’évolution des conflits contemporains au Moyen-Orient : des guerres où la lutte médiatique et la bataille de l’image sont désormais indissociables des combats sur le terrain. Dans ce contexte, rares sont ceux qui réussissent à conquérir les cœurs, mais tous s’emploient à empêcher l’adversaire de dominer le récit.




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