Malgré la tension qui règne au Liban, la pièce Mensonge Blanc, écrite par Alexandre Najjar et mise en scène par Lina Abiad, a finalement été présentée le 11 mars devant une salle enthousiaste. La représentation du 12 mars a été annulée, mais celle du 13 mars a été maintenue. À cette occasion, le comédien Joe Abi Aad, qui interprète l’un des rôles principaux , répond aux questions d’Ici Beyrouth.
Dans un Liban où l’actualité semble constamment rattraper la mémoire, le théâtre demeure l’un des rares espaces où les blessures collectives peuvent être racontées, interrogées et parfois transformées en récit. C’est précisément ce que propose Mensonge Blanc, la nouvelle pièce écrite par Alexandre Najjar et mise en scène par Lina Abiad.
Prévue initialement le 5 mars, la première avait été reportée en raison des événements au Liban. Elle a finalement eu lieu le 11 mars devant une salle pleine et enthousiaste, signe que le public libanais reste profondément attaché à la scène théâtrale, même dans les périodes les plus incertaines. Cette première a d’ailleurs coïncidé avec une nouvelle escalade du conflit entre Hezbollah et Israël, donnant à la représentation une résonance particulièrement forte.
La représentation prévue le 12 mars a été annulée, tandis que celle du 13 mars a été maintenue. Les représentations se poursuivent en principe tout le mois de mars: la semaine prochaine, la pièce sera jouée à 20h00 les mercredi 18, jeudi 19 et vendredi 20 mars, et à 17h00 le dimanche 22 mars.
La pièce revient sur les premiers mois de la guerre du Liban à travers une histoire à la fois intime et universelle. Pour protéger son fils unique du front, un industriel l’envoie poursuivre ses études en Écosse. Mais le jeune homme ne prendra jamais l’avion. Tandis que ses parents le croient inscrit à l’université de Glasgow, il reste à Beyrouth et combat sur la ligne de front de Sodeco, menant une double vie aussi fragile que dangereuse.
Entre humour, lucidité et ambiguïté morale, Mensonge Blanc interroge la jeunesse prise dans la guerre, le poids des mensonges familiaux et la manière dont une société se souvient - ou oublie - ses propres fractures.

Sur scène, la pièce réunit une distribution importante composée de Josyane Boulos, Anthony Touma, Joe Abi Aad, Maya Yammine, Joanna Khalaf, Jacques Maroun, Jalal al Shaar, Gaëlle Ayle, Aly Bleibel et Ali Farhat.
Moment particulièrement émouvant de la soirée : à la fin de la première, la comédienne Josyane Boulos, également directrice du Théâtre Le Monnot, visiblement bouleversée, n’a pu retenir ses larmes face au public. Des larmes mêlant joie, émotion et rage, comme si la scène venait de faire remonter à la surface une mémoire collective encore vive.
À l’occasion de cette création, Joe Abi Aad, qui incarne le rôle de Maurice, le père du jeune Gino, , revient sur cette pièce qui fait dialoguer mémoire et présent (si omniprésent !)
Comment est née l’idée de porter Mensonge Blanc sur scène ?
«Ce spectacle vient dans la continuité de précédentes pièces écrites par Alexandre Najjar, notamment L’Inattendue et Monsieur Bechara, mises en scène par Lina Abiad et qui ont rencontré un grand succès auprès du public libanais. C’est Alexandre Najjar qui est à l’initiative de ce projet. Il met en scène un texte inspiré d’une histoire vraie, à la fois poignante et drôle, qui se déroule pendant la guerre dite “civile ” au Liban. La pièce raconte une situation tragique, mais avec un regard souvent empreint d’ironie, ce qui permet de prendre une certaine distance face à la violence du contexte.»
Qu’est-ce qui vous a le plus marqué dans le texte d’Alexandre Najjar ?
«Le texte restitue avec beaucoup de justesse la réalité des débuts de la guerre dite “civile ”, entre 1975 et 1976. Il met notamment en lumière l’enthousiasme de certains jeunes qui se mobilisent pour défendre une cause nationale. Cette ferveur contraste fortement avec la prudence des familles bourgeoises, qui cherchent avant tout à protéger leurs enfants et à leur assurer une éducation solide, perçue comme la garantie d’un avenir prospère. La pièce explore aussi la psychologie de jeunes miliciens emportés dans la violence des fronts de guerre, tout en demeurant lucides face au cynisme de la hiérarchie militaire et à la dérive progressive de l’idéal initial qui les avait poussés à s’engager. Ces tensions nourrissent l’un des thèmes centraux de la pièce : le droit des enfants à construire leur avenir selon leurs propres aspirations et à s’émanciper des trajectoires que leurs parents ont imaginées pour eux.»

Au cœur de la pièce, il y a ce « mensonge blanc » qui protège, mais qui enferme aussi. Que révèle-t-il des relations familiales en temps de guerre ?
«Toutes les familles ont leurs secrets et leurs mensonges, qu’elles vivent en temps de guerre ou en temps de paix. Je me souviens que mon professeur d’histoire au Grand Lycée Français de Beyrouth répétait souvent cette phrase : « La guerre est un catalyseur de l’Histoire ». Je crois que la guerre agit aussi comme un catalyseur des mensonges familiaux. On ment pour ne pas inquiéter les siens, pour franchir des lignes de démarcation afin de rejoindre quelqu’un que l’on aime, ou simplement pour continuer à espérer.
On ment à sa famille, mais parfois aussi à soi-même. On refuse de croire certaines mauvaises nouvelles, on s’accroche à des illusions pour continuer à vivre.
Dans ces moments-là, l’inquiétude et l’instinct de survie nous poussent à nous bercer d’illusions et, d’une certaine manière, à mentir.»
La pièce montre un jeune homme partagé entre la protection de sa famille et la réalité du front. Que dit cette histoire de la jeunesse libanaise prise dans la guerre ?
«L’appel au combat peut exercer sur la jeunesse une forme de fascination, nourrie par une vision romantique ou héroïque que portent souvent les slogans politiques ou le cinéma.
Dans Mensonge Blanc, les conversations entre miliciens abordent tour à tour des thèmes légers, dramatiques, mais aussi des moments de doute où ils s’interrogent sur le bien-fondé de la lutte armée.
Je pense que la jeunesse libanaise prise dans la guerre traverse tous ces états d’esprit. Elle oscille entre l’enthousiasme, la peur, le doute et parfois la désillusion, tout en étant confrontée au danger permanent de perdre la vie pour des enjeux qui ne sont pas toujours véritablement les siens.»
Pourquoi avoir choisi de revisiter les débuts de la guerre du Liban à travers l’humour ?
«Revenir sur les débuts de la guerre du Liban permet de rappeler combien la cause initiale qui avait poussé tant de jeunes à prendre les armes s’est progressivement diluée et détournée au fil du temps.
Dans ce contexte, l’humour devient une manière d’alléger le poids de cette désillusion et de prendre du recul.
À travers la famille du jeune Gino, le texte propose aussi une critique sociale d’une certaine bourgeoisie « bien sous tous rapports », mais qui n’hésite pas à recourir au mensonge familial pour sauver les apparences.»

Jouer cette pièce aujourd’hui, dans un contexte de guerre, est-ce aussi une forme de résistance culturelle?
«Certainement.
Continuer à jouer alors que le danger se trouve parfois à quelques centaines de mètres et que le pays traverse une nouvelle période décisive est en soi un acte de foi.
C’est une manière d’affirmer que nous ne renonçons ni à la culture théâtrale ni à la nécessité de rester lucides face à ce que nous vivons depuis plus d’un demi-siècle.
La pièce rappelle que cette histoire n’appartient pas seulement au passé. Elle continue de résonner aujourd’hui.
« Demain la paix viendra », dit un personnage dans la pièce… ou peut-être pas.»

Avez-vous le sentiment que la guerre au Liban est une histoire qui ne cesse de se répéter?
«Je me souviens très bien des débuts de la guerre dite « civile ». À l’époque, on parlait de « rounds », de phases successives, et l’on ne savait jamais si l’école rouvrirait le lendemain.
Par la suite, d’autres guerres ont suivi. Au Liban, nous n’avons pas connu une seule guerre, mais une succession de conflits.
Et chaque fois, nous avons espéré qu’un Liban nouveau allait renaître.
Pour ne pas vous mentir, aujourd’hui j’ai parfois du mal à y croire. Mais on dit que le phénix finit toujours par renaître de ses cendres.
Inch’Allah.»
Les billets de Mensonge Blanc sont en vente à la Librairie Antoine et via ses plateformes de réservation. Dans un pays où la culture doit souvent se frayer un chemin au milieu des crises, assister à une représentation est aussi une manière concrète de soutenir le théâtre libanais. Derrière les comédiens, visibles sous les projecteurs, il y a aussi toute une équipe qui œuvre dans l’ombre - techniciens, régisseurs, éclairagistes, costumiers - pour que le rideau puisse se lever. Encourager cette troupe, c’est aussi saluer le travail de tous ceux qui, en coulisses, permettent à la scène de rester vivante.




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