Au Liban, la guerre prend le visage de «parents toxiques»
Au Liban, la guerre envahit l’espace psychique. Le dehors disparaît, les angoisses anciennes reviennent, et les liens se reconfigurent. ©Ici Beyrouth

Au Liban, la guerre ne détruit pas seulement les vies et les lieux, elle ravive aussi les angoisses les plus archaïques. Explorons ensemble la manière dont la violence géopolitique peut réactiver la dépendance infantile et transformer les puissances extérieures en «parents toxiques».

Dès mars 2026, l’espace psychique des Libanais semble se refermer, comme privé de tout dehors. En quelques jours, les bombardements, les ordres d’évacuation, les nombreuses victimes, les déplacements de masse et l’atteinte des infrastructures ont replacé le pays dans une économie de survie où la vie matérielle et la vie psychique intérieure se contractent ensemble. Les agences onusiennes et les dépêches de terrain parlent de centaines de morts, de dizaines d’enfants tués, de centaines de milliers de déplacés, d’hôpitaux débordés. Mais ces chiffres ne disent jamais tout. La guerre fracture également la continuité de l’existence. Elle fait sauter ce mince voilage qui sépare d’ordinaire le présent du très ancien. Ce qui se passe dehors cesse alors d’être un simple événement historique. Cela devient un excitant psychique d’une puissance telle qu’il réveille des angoisses enfouies, des scènes intérieures demeurées sans langage, des impressions de déréliction beaucoup plus anciennes que la guerre elle-même.

Dans ce contexte, le rapprochement pertinent d’une jeune analysante libanaise a la justesse des formulations qui dépassent d’emblée la chronique: «Les USA, l’Iran et Israël me font penser à des parents toxiques. Quand ils se disputent, nous subissons les conséquences et nous en souffrons. Quand ils sont en bonne entente, nous vivons plutôt normalement. Peut-être est-ce pour cela que je ne supporte pas mes parents actuellement.» Cette réflexion dit quelque chose de décisif. Lorsque le monde extérieur devient imprévisible, menaçant, saturé de puissances qui décident sans vous et au-dessus de vous, il réactive la condition la plus originaire du sujet, celle de la dépendance radicale à des forces qui le dépassent. Freud a décrit la passivité première, la détresse du petit d’homme livré à l’autre pour vivre. En temps de guerre, cette détresse ne relève plus seulement de l’infantile refoulé. Elle retrouve un support réel, le sujet se retrouve de nouveau dans la dépendance. C’est pourquoi la guerre, loin d’être un simple contexte extérieur, réveille la mémoire psychique de la dépendance et reconfigure spontanément les puissances géopolitiques en imagos parentales.

Dire que les États cités deviennent, dans le discours d’une patiente, des «parents toxiques», c’est reconnaître que l’appareil psychique, sous pression traumatique, lit la violence du monde avec les matrices dont il dispose depuis toujours. Il traduit le géopolitique dans la langue des liens premiers. Ce n’est pas la politique qui redevient familiale, c’est la scène intérieure qui, brusquement sollicitée, fournit au sujet le lexique affectif grâce auquel il peut seulement éprouver ce qui le déborde. Ce déplacement explique pourquoi les parents réels deviennent parfois insupportables au moment même où ils ne sont pas les agents directs du danger. Ils sont les objets les plus proches de la dépendance. Ils deviennent donc les supports les plus accessibles de la colère, de la déception, de l’attente impossible. L’enfant d’hier, même devenu adulte, ne peut attaquer Washington, Téhéran ou Tel-Aviv. Il peut en revanche éprouver que ses propres parents, parce qu’ils incarnent encore quelque chose de la promesse déçue de protection, portent le poids affectif d’un désastre qu’ils n’ont pas causé, mais que leur simple proximité rend psychiquement représentable.

Lorsque D.W. Winnicott découvre ce qu’il appelle «les agonies primitives», il décrit des formes d’effondrement archaïques, comme si le sujet rencontrait soudain l’impossibilité de tenir en une seule pièce. La guerre ne fait pas seulement peur, elle troue l’environnement. Elle abîme ce que Winnicott nommait, à propos du tout début de la vie, le holding, cette fonction de portage, de continuité, d’ajustement qui permet à l’expérience de ne pas se disperser. Lorsqu’un pays vit sous les alertes, les déplacements forcés, les ruptures de rythme, les graves insécurités, la menace d’une disparition brutale, c’est la qualité même du monde comme environnement suffisamment fiable qui vacille. Il n’est pas étonnant que des sujets qui, jusque-là, s’étaient accommodés avec leur environnement, voient remonter des états d’angoisse qu’ils ne savaient même pas porter en eux. Ce qui revient alors n’est pas toujours un souvenir. C’est parfois une forme d’être anciennement menacée d’anéantissement. Et, dans un tel état, les parents réels peuvent être ressentis comme trop peu contenants, trop intrusifs, trop absents, trop affolés, autrement dit comme incapables de soutenir le moi au moment où celui-ci menace de se désagréger.

Cette lecture prend une intensité particulière lorsque l’histoire infantile a déjà été marquée par des carences, des défaillances, une absence de désir ou un émoi fondamental. Chez un sujet qui, très tôt, a fait l’expérience d’être de trop, mal accueilli, utilisé pour réparer les blessures parentales, ou simplement insuffisamment reconnu dans son existence singulière, la guerre n’ajoute pas seulement du danger. Elle confirme un verdict ancien. Elle donne à l’ancien sentiment d’être malvenu une scène extérieure. Le monde, à nouveau, se présente comme un lieu où l’on peut être sacrifié par des puissances qui poursuivent leur propre logique. La violence collective vient alors s’emboîter dans la blessure narcissique primitive. La catastrophe objective rencontre un noyau subjectif de rejet. Ce nouage explique qu’un sujet puisse souffrir moins de la peur immédiate que d’une impression plus obscure et plus totale, celle d’être renvoyé à une place d’objet exposé, sans garantie de compter pour personne. La guerre, dans ces cas-là, réveille moins une peur de mourir qu’une mémoire d’avoir été psychiquement peu viable pour l’autre.

Melanie Klein permet d’aller plus loin encore. Sa description des positions paranoïde-schizoïde et dépressive donne un modèle précieux pour penser ce que la guerre fait subir à la vie psychique. Sous l’effet d’angoisses persécutrices intenses, l’appareil psychique se défend en clivant, en projetant, en séparant brutalement le «bon» du «mauvais». Dans les moments où la menace paraît envahir le sujet, la complexité devient presque intolérable. L’ambivalence n’est plus soutenable. L’autre doit être ou sauveur ou persécuteur, refuge ou danger, sein nourricier ou sein empoisonné. En temps de guerre, ces mécanismes se rejouent au plus intime. Les parents peuvent devenir des objets «mauvais» parce qu’ils n’apaisent pas, parce qu’ils n’ont pas su prévoir, parce qu’ils continuent à exiger, parce qu’ils apparaissent eux-mêmes menacés. Inversement, un parent lointain, absent, disparu ou idéalisé peut être surinvesti comme «bon objet» imaginaire. La guerre rétrécit alors l’espace de la nuance. Elle favorise un fonctionnement psychique où la survie enjoint de simplifier le lien à l’objet.

Il n’est donc pas surprenant que des conflits anciens avec les parents se trouvent soudain exaspérés. L’adulte qui croyait avoir pris de la distance avec son histoire familiale découvre que cette distance dépendait, en partie, de la stabilité relative du monde extérieur. Lorsque la réalité se dérègle, les différenciations secondaires se fragilisent. L’hostilité à l’égard des parents peut alors prendre une tonalité plus archaïque. Ce n’est plus seulement le reproche adressé à des figures réelles, avec leur caractère, leur histoire, leurs insuffisances. C’est parfois une haine plus nue, moins articulée, qui vise l’objet en tant qu’il détient ou devrait détenir le pouvoir de protéger de l’effondrement. Cette haine n’est pas le contraire du besoin. Elle en est souvent l’envers exact. Plus le besoin de protection redevient massif, plus l’objet défaillant peut être investi d’une agressivité féroce. Il faut ici entendre la logique du paradoxe analytique. L’intolérance à l’égard des parents ne signifie pas toujours détachement. Elle peut au contraire témoigner d’une réactivation violente de la dépendance. Ce qui devient insupportable, ce n’est pas tant le parent réel que le retour du besoin infantile dont il reste le dépositaire psychique.

 

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