Liban: la vérité face au mensonge organisé
Mentir pour protéger, dire vrai pour dominer. ©Ici Beyrouth

Dans le domaine du soin, le dilemme du vrai-faux paraît assez délicat, parce que le mensonge se pare volontiers de bienveillance. Ne pas dire, ce serait protéger. Dire, ce serait effrayer. En réalité, il ne s’agit pas de choisir entre brutalité et silence, mais d’interroger la position du soignant. Qui parle? Dans quel but ?

S. Ferenczi, qui a longuement réfléchi au traumatisme et à la confiance en l’autre, a montré combien la vérité dépend d’un climat relationnel. Un patient n’est pas seulement une conscience qui reçoit une information. Il est un sujet qui éprouve une annonce dans son corps, dans son imaginaire, dans sa solitude. La parole qui dit «tout» sans adresse peut devenir une répétition de violence. À l’inverse, le silence ou le mensonge qui prétendent protéger peuvent n’être qu’un évitement du soignant, une manière de se défendre contre la détresse de l’autre, contre sa propre impuissance parfois, donc d’abandonner le sujet au moment même où il a besoin d’un lien et d’un accompagnement.

Avec W. Bion, la question prend une profondeur supplémentaire. Ce psychanalyste décrit la pensée comme une capacité à transformer l’expérience brute en éléments supportables. La vérité, ici, n’est pas une donnée, mais une matière à métaboliser. Lorsqu’un soignant ment, il prive le patient de la possibilité d’élaborer une réflexion. Il fabrique une ignorance forcée. Mais lorsqu’un soignant dit une vérité sans tenir compte des capacités psychiques du patient, il déverse du réel non transformé. Dans les deux cas, l’éthique est compromise, parce que l’autre n’est pas reconnu comme sujet.

Il ne s’agit pas de défendre un «droit au secret» du soignant sur la vie du patient. Il s’agit de défendre une vérité qui ne soit pas seulement informative, mais humanisante. Un énoncé qui ouvre un espace de parole, qui permet au patient de poser des questions, de négocier un sens, de retrouver une part de penser et d’agir. Dire vrai, dans le soin, devient un acte de responsabilité, parce que c’est un acte qui engage l’authenticité d’une relation.

La psychanalyse a aussi mis en garde contre une autre tentation, plus subtile. Celle qui consiste à croire que «dire la vérité» suffit à faire le bien. Piera Aulagnier a parlé de la violence de l’interprétation. C’est l’instant où une parole s’impose au sujet comme si elle connaissait mieux que lui ce qu’il vit, où elle lui enlève la possibilité de construire son propre sens. Cette violence peut exister au cabinet, mais elle existe aussi dans la société, lorsque des experts, des institutions ou des appareils médiatiques expliquent au sujet ce qu’il est censé ressentir ou penser. Dans ce sens, une culture de la vérité peut devenir une culture de l’inquisition, de l’aveu, de l’exposition. Elle exige que le sujet se raconte, qu’il se justifie, qu’il prouve sa pureté, qu’il rende compte. Elle confond le vrai avec le dévoilé. Elle oublie que la vérité, en psychanalyse, n’est pas l’exposition du secret, mais la transformation d’une position subjective.

Lacan a insisté sur le désir de l’analyste, non comme un désir personnel, mais comme une orientation éthique. Ne pas vouloir le bien de l’autre à sa place. Ne pas savoir à sa place. Ne pas l’écraser sous une vérité qui serait un verdict. Cette orientation vaut, mutatis mutandis, pour toute position d’autorité qui parle à un collectif. Le politicien, le médecin, l’économiste, le journaliste, chacun engage une grave responsabilité dès qu’il parle depuis une place où l’autre est susceptible de se soumettre.

La question de la vérité se joue aussi dans les formes contemporaines de persuasion ou du «développement personnel». Il ne s’agit plus seulement de mensonges flagrants, mais de récits qui organisent la réalité en fonction d’objectifs planifiés. Lacan a formulé l’idée d’un discours capitaliste qui court-circuite la division subjective, promettant une satisfaction sans manque et une solution sans perte. Cette promesse, lorsqu’elle colonise le psychisme, l’économie et certaines industries, transforme la vérité en produit. On ne demande plus ce qui est juste, mais ce qui rassure, ce qui se vend, ce qui se consomme.

Dans ce sens, le mensonge n’est plus un accident moral. Il devient une technique d’adaptation collective. On raconte au public une histoire qui rend la réalité moins sombre, puis l’on s’étonne que ce public s’accroche à l’histoire, même lorsqu’elle se fissure. La psychanalyse suggère alors l’hypothèse selon laquelle une société entretient les fictions dont elle a besoin pour fuir sa propre réalité, qu’elle soit historique, politique ou intime.

C’est ici que la question éthique devient culturelle au sens fort. Une culture se juge à sa capacité de tolérer la réalité sans se précipiter dans la mythologie. Dire la vérité, dans une culture, n’est pas produire une transparence totale. C’est créer des espaces où une situation donnée peut être élaborée, discutée, contestée. C’est accepter que le lien social ne tienne pas par l’illusion, mais par une certaine maturité symbolique.

Faut-il donc dire la vérité. Oui, si on la considère dans sa relativité, si l’on entend par là refuser le mensonge comme méthode de gouvernement, refuser la manipulation comme norme, refuser le paternalisme qui décide à la place d’un sujet infantilisé ce qu’il doit ressentir ou penser. Oui, si dire vrai signifie restaurer la dignité du citoyen ou du patient, c’est-à-dire son droit à la contester, à se situer dans un monde où la parole pèse de tout son poids, mais une parole qui reconnait en même temps sa fragilité.

Mais, non, si l’on confond vérité avec totalité car cette prétendue vérité est transformée en arme, en purification, en exhibition, en manipulation. Lorsqu’on oublie que la vérité est un processus, une avancée fragmentaire qui suppose une adresse et un temps. La psychanalyse rappelle que le mensonge le plus dangereux n’est pas toujours l’invention d’un fait, mais l’effacement de la division subjective, qui présente une parole comme naturelle, évidente, indiscutable. Comme dans toute position totalitariste.

L’éthique, dans ces situations, lorsque l’autre reconnait sa propre division et respecte son interlocuteur en tant que sujet. C’est-à-dire qu’elle ne le traite ni comme un enfant à calmer, ni comme un objet à informer, ni comme une foule à conduire. Elle accepte que la parole engage. Elle accepte que dire vrai comporte une perte, parce que le vrai ne se dit jamais sans renoncer à la jouissance de maîtriser l’autre.

Dans un pays comme le Liban, où le mensonge s’est banalisé, et dans un monde où l’on vend des récits comme on vend des biens, l’exigence éthique pourrait se formuler ainsi: il ne s’agit pas de réclamer une vérité totale, mais de refuser la fabrication industrielle de l’irresponsabilité, de cesser d’organiser le silence comme une norme, de réagir contre la manipulation de la pensée et des sentiments des sujets. Il ne s’agit aucunement de prêcher, mais de rendre au langage sa fonction la plus précieuse, celle qui permet à une culture de ne pas se dissoudre dans le simulacre, et à un sujet de garder son sens critique, donc de ne pas renoncer à penser par lui-même.

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