Fibrillation atriale: une avancée cardiaque à l’ombre de la guerre
Dr Johnny Abboud, entouré de son équipe, au terme d’une intervention de nouvelle génération couronnée de succès dans la prise en charge de la fibrillation atriale. ©DR

Au LAU Medical Center–Rizk Hospital, une intervention de nouvelle génération a été réalisée dans la prise en charge de la fibrillation atriale. Présentée comme une première au Liban et au Moyen-Orient avec cette technologie spécifique, elle concerne un trouble du rythme fréquent, parfois silencieux, mais loin d’être anodin. Derrière la performance technique, une double question: comment traiter plus tôt une maladie à risque, et comment maintenir une médecine de pointe dans un pays sous pression?

La fibrillation atriale n’est ni une curiosité médicale ni un simple emballement passager du cœur. C’est l’un des troubles du rythme cardiaque les plus fréquents, au Liban comme ailleurs, mais aussi l’un des moins bien identifiés par le grand public. Elle peut se manifester par des palpitations, une gêne thoracique, une douleur dans la poitrine ou cette impression d’un cœur qui bat très vite, même au repos. Elle peut aussi avancer plus discrètement, notamment chez les personnes âgées, et être découverte fortuitement.

C’est ce que rappelle le Dr Johnny Abboud, cardiologue électrophysiologiste au LAU Medical Center–Rizk Hospital, spécialiste des troubles du rythme cardiaque et acteur central de l’acte récemment réalisé. Avant d’évoquer la dimension technique de cette avancée, il insiste d’abord sur la maladie elle-même.

« La fibrillation atriale est une maladie fréquente, en général et aussi au Liban, qui n’est pas très bien connue et qui est responsable de beaucoup de morbidité et de mortalité », indique-t-il à Ici Beyrouth. Sa fréquence augmente nettement avec l’âge et peut atteindre, selon lui, « jusqu’à 20% des patients de plus de 80 ans ». Mais elle ne concerne pas uniquement les personnes âgées. « Elle arrive aussi chez les jeunes, c’est pour cela qu’il faut faire attention », souligne le cardiologue.

Un risque qui dépasse les palpitations

Le danger de la fibrillation atriale ne tient pas seulement à l’inconfort qu’elle provoque. Il tient surtout à ses complications potentielles. Ce trouble du rythme peut favoriser la formation de caillots, avec un risque d’accident vasculaire cérébral ou d’embolies dans d’autres territoires de l’organisme. Il peut également contribuer au développement ou à l’aggravation d’une insuffisance cardiaque.

Le Dr Abboud évoque alors des conséquences très concrètes: difficulté à respirer, œdèmes pulmonaires, perte de force, altération de la vie quotidienne. « Cela a des répercussions très importantes sur la vie de tous les jours », insiste-t-il.

C’est dans ce contexte que l’intervention réalisée au LAU Medical Center–Rizk Hospital prend tout son sens. Non comme une performance technique isolée, mais comme une étape supplémentaire dans la prise en charge d’une pathologie fréquente, souvent invalidante et potentiellement grave.

Une technique ancienne, une énergie nouvelle

Le Dr Abboud tient toutefois à clarifier le cadre médical de cette intervention. L’ablation de la fibrillation atriale n’est pas nouvelle au Liban. « Nous faisons l’ablation de la fibrillation au Liban depuis plus de dix ans », précise-t-il. Pendant longtemps, cette ablation a été réalisée par radiofréquence. Le principe consiste à utiliser la chaleur pour traiter le tissu responsable du foyer d’arythmie à l’origine du trouble du rythme.

La nouveauté se situe ailleurs: dans l’utilisation de techniques plus récentes fondées sur le pulsed field ablation, ou ablation par champ pulsé, également appelée électroporation. Au lieu de reposer sur une énergie thermique, cette approche utilise des impulsions électriques très brèves.

« Cela crée des pores, ou de petits trous, dans la membrane de la cellule, afin d’éviter la propagation électrique dans le foyer anormal », détaille le cardiologue.

Cette précision est essentielle. Elle permet d’éviter toute confusion: il ne s’agit pas de dire que le Liban découvre aujourd’hui l’ablation de la fibrillation atriale, mais qu’il continue d’intégrer des technologies de nouvelle génération dans ce domaine très spécialisé. Le Dr Abboud rappelle d’ailleurs qu’une première ablation par électroporation avait déjà été réalisée en 2024 au Liban, avec un autre système. La nouvelle procédure marque donc une étape supplémentaire dans cette évolution technologique.

Le rôle central du cardiologue électrophysiologiste

Dans ce type de procédure, le rôle du cardiologue électrophysiologiste est déterminant. C’est lui qui identifie le trouble du rythme, sélectionne les patients susceptibles de bénéficier de l’ablation, guide les cathéters à l’intérieur du cœur, utilise les systèmes de cartographie, applique l’énergie au niveau des zones ciblées et assure ensuite le suivi du patient.

L’acte mené par le Dr Abboud s’inscrit ainsi dans un travail hautement spécialisé, au croisement de la cardiologie, de la rythmologie interventionnelle, de l’imagerie, de l’anesthésie et de l’organisation hospitalière. Ce n’est pas seulement l’arrivée d’un dispositif; c’est la capacité d’une équipe à utiliser une technologie complexe dans un environnement médical exigeant.

Traiter plus tôt pour mieux traiter

L’autre point majeur soulevé par le Dr Abboud concerne le moment de l’ablation. Pendant des années, elle était principalement proposée aux patients qui ne répondaient pas aux traitements antiarythmiques. « Avant, l’indication concernait les patients qui ne répondaient pas aux antiarythmiques; on leur proposait alors l’ablation », rappelle-t-il.

Cette approche a évolué. Selon lui, les nouvelles recommandations et les résultats des études récentes donnent désormais à l’ablation une place beaucoup plus précoce. « Actuellement, l’ablation est considérée comme un traitement de premier choix, même avant d’essayer un traitement médical », indique le cardiologue. Dans certains cas, elle peut donc être envisagée dès la découverte de l’arythmie.

Pourquoi cette précocité? Parce que le temps joue contre le cœur. « Les analyses des résultats des études ont montré que si l’on fait l’ablation tôt, le résultat est beaucoup meilleur que si on la fait tard, après des années d’évolution », relève le Dr Abboud. Selon lui, pour obtenir de bons résultats, l’idéal est d’intervenir dans la première année suivant le diagnostic.

Ce message est central pour le grand public: la fibrillation atriale n’est pas un trouble à laisser s’installer pendant des années sous prétexte qu’elle n’est pas toujours douloureuse ou spectaculaire. Elle nécessite un diagnostic, une évaluation du risque d’AVC, une discussion sur les anticoagulants, un suivi cardiologique et, chez certains patients, une intervention précoce.

Une avancée coûteuse, une accessibilité encore inégale

Reste la question de l’accès. Sur ce point, le Dr Abboud précise que cette nouvelle technologie n’entraîne pas de surcoût par rapport aux techniques plus anciennes d’ablation. « C’est le même prix à comparer à l’ancienne technologie. Il n’y a pas un surplus de prix, mais la technologie coûte cher », indique-t-il.

Le coût de l’intervention reste en effet élevé. « L’opération coûte aux alentours de 18.000 à 20.000 dollars », précise le cardiologue. Selon lui, cette procédure est couverte par les assurances privées, mais pas, pour le moment, par la CNSS ni par le ministère de la Santé publique.

Cette donnée replace l’innovation dans sa réalité libanaise. La compétence technique existe, l’outil aussi, mais l’accès demeure fortement dépendant de la couverture assurantielle privée ou de la capacité financière du patient. Dans un pays où une grande partie de la population peine déjà à absorber le coût des soins ordinaires, cette question ne peut être éludée.

Une médecine de pointe à l’ombre de la guerre

Ce geste s’inscrit dans un Liban travaillé par la guerre, l’incertitude économique et les fragilités du système de santé. C’est aussi ce qui donne à ce sujet sa portée journalistique. L’enjeu n’est pas de célébrer une machine, un hôpital ou une marque, mais de comprendre ce que ces avancées peuvent changer pour les patients, et ce qu’elles disent de la capacité du pays à maintenir une médecine de pointe dans un environnement sous tension.

Il montre que des équipes spécialisées continuent à travailler au plus haut niveau, y compris dans des domaines très techniques comme la rythmologie interventionnelle. Il rappelle aussi que la fibrillation atriale mérite d’être mieux connue, mieux dépistée et prise en charge plus tôt.

À l’ombre de la guerre, cette avancée dit donc deux choses à la fois: la cardiologie libanaise continue d’avancer, et le temps compte dans la prise en charge des troubles du rythme. Mais elle souligne aussi une réalité plus rude: dans le Liban d’aujourd’hui, même lorsque la médecine progresse, l’accès à l’innovation reste souvent suspendu à la couverture assurantielle privée. Le cœur, lui, n’attend pas toujours que le système suive.

 

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