À l’occasion du 10 juin, Journée mondiale contre l’anxiété, Ici Beyrouth revient sur un trouble souvent banalisé, mais loin d’être anodin. Au Liban, l’inquiétude fait partie du quotidien: crise économique, guerre, déplacements, incertitude, fatigue sociale et accès inégal aux soins. Mais lorsque l’anxiété devient persistante, envahissante et invalidante, elle cesse d’être une simple réaction au contexte pour devenir un enjeu de santé publique.
Avoir peur, s’inquiéter, anticiper le pire: ces réactions peuvent être normales dans un pays exposé à des crises répétées. L’anxiété aide parfois à rester vigilant. Elle change toutefois de nature lorsqu’elle s’installe, perturbe le sommeil, la concentration, le travail, les études, les relations ou la vie familiale.
Au Liban, cette frontière est parfois difficile à tracer. Depuis 2019, les chocs se sont accumulés: effondrement économique, pandémie, explosion du port de Beyrouth, guerre, déplacements, instabilité politique et précarité. Dans ce contexte, l’anxiété n’est pas seulement un symptôme individuel. Elle reflète aussi un environnement durablement instable.
Des chiffres qui alertent
À l’échelle mondiale, l’anxiété figure parmi les troubles mentaux les plus fréquents. Selon l’OMS, environ 359 millions de personnes vivent avec un trouble anxieux, soit près de 4,4% de la population mondiale.
Au Liban, les données récentes suggèrent un niveau de souffrance psychique particulièrement élevé. Une étude nationale menée auprès de 1.000 personnes, entre juillet et septembre 2022, a retrouvé des taux importants de troubles probables: 47,8% pour la dépression, 45,3% pour l’anxiété et 43,5% pour le stress post-traumatique.
Ces chiffres doivent être lus avec prudence: il s’agit d’un dépistage positif, non de diagnostics cliniques individuels. Mais ils confirment une tendance observée par de nombreux praticiens: la santé mentale n’est plus un sujet périphérique au Liban.
L’étude nationale de référence publiée dans les années 2000 estimait qu’environ un Libanais sur quatre présenterait au moins un trouble mental au cours de sa vie. Après l’effondrement économique, la pandémie, l’explosion du port, la guerre et les déplacements, les symptômes anxieux, dépressifs et traumatiques semblent avoir changé d’échelle.
Un psychiatre libanais interrogé par Ici Beyrouth estime, sur la base de son observation clinique, que l’anxiété au Liban dépasse les moyennes mondiales. L’estimation reste prudente, faute de chiffres officiels consolidés, mais elle rejoint le constat du terrain: les consultations pour anxiété, troubles du sommeil, attaques de panique et symptômes anxio-dépressifs sont devenues plus fréquentes.
Un pays sous tension prolongée
L’anxiété ne naît pas seulement de l’exposition directe au danger. Au Liban, elle circule aussi par les nouvelles, les récits familiaux, les messages d’inquiétude, les conversations quotidiennes et l’incertitude permanente. Même loin des zones directement touchées, certaines personnes restent dans un état d’alerte prolongé.
Menace sécuritaire, peur d’une escalade, difficultés financières, départ des proches, fatigue des familles, isolement, exode, perte de repères: les facteurs s’additionnent. Cette réalité ne signifie pas que toute inquiétude soit pathologique. Face à une menace réelle, la peur peut être une réaction humaine. Elle devient préoccupante lorsqu’elle dure, s’intensifie, se généralise ou empêche de fonctionner normalement.
Quand l’anxiété devient physique
L’anxiété n’est pas seulement une pensée qui tourne en boucle. Elle peut aussi s’exprimer dans le corps: palpitations, oppression, souffle court, tensions musculaires, troubles digestifs, fatigue, irritabilité, insomnie, difficultés de concentration. Beaucoup de patients consultent d’abord pour des symptômes physiques avant d’identifier la dimension anxieuse.
C’est l’un des défis au Liban: dans une société où la santé mentale reste parfois associée à la faiblesse, au tabou ou au manque de volonté, les symptômes psychiques sont souvent minimisés. On «tient bon», on «supporte», on «avance», jusqu’au moment où l’anxiété commence à empêcher de vivre normalement.
Un autre psychiatre interrogé il y a quelques mois par Ici Beyrouth rappelait que les statistiques libanaises restent fragiles, notamment en raison d’une sous-déclaration liée au tabou. Mais sur le plan clinique, les épisodes anxieux et dépressifs sont en hausse. Dans les formes sévères, surtout lorsqu’elles s’associent à d’autres troubles psychiatriques, une évaluation spécialisée devient indispensable.
Les jeunes en première ligne
Étudiants, adolescents et jeunes adultes figurent parmi les publics les plus exposés. Pression scolaire, incertitude professionnelle, départs à l’étranger, instabilité familiale, réseaux sociaux, guerre et précarité économique se superposent. Beaucoup ont grandi dans une succession de ruptures: effondrement du pays, explosion du port, pandémie, crise scolaire, départs familiaux et bruit de la guerre.
Des travaux universitaires menés au Liban ont relevé des niveaux importants de symptômes anxieux, dépressifs et post-traumatiques chez les étudiants et les jeunes exposés aux crises. L’USJ a mené des campagnes de sensibilisation autour de la santé psychologique, en citant notamment l’anxiété, l’insomnie, la dépression et les troubles émotionnels chez les enfants et adolescents. La LAU a, de son côté, développé des programmes communautaires de soutien destinés à des adolescents vulnérables.
Chez les jeunes, l’anxiété prend souvent une forme diffuse: peur de l’avenir, pression des examens, projet de départ, sentiment d’insécurité, fatigue familiale, exposition permanente aux écrans et comparaison sociale. Elle peut se traduire par un retrait, une irritabilité, une baisse des résultats, des troubles du sommeil ou des plaintes physiques répétées.
Soigner sans dramatiser
Le Liban n’est pas sans réponse. Le Programme national de santé mentale du ministère de la Santé publique a été lancé en 2014. Plus récemment, la Stratégie nationale de santé mentale 2024-2030, mise en place avec l’appui de l’OMS, a fixé une feuille de route pour mieux organiser les services, renforcer la prévention, intégrer la santé mentale dans les soins primaires et réduire la stigmatisation.
Mais l’accès aux soins reste inégal. Coût des consultations, couverture médicale limitée, départ de professionnels, concentration des services dans certaines zones, manque de continuité du suivi: beaucoup de patients consultent tard, ou pas du tout.
La prise en charge dépend de la sévérité. Elle peut associer information, soutien familial, psychothérapie, suivi médical, traitement médicamenteux lorsque nécessaire, amélioration du sommeil, activité physique adaptée, réduction de l’isolement et continuité du suivi. L’objectif n’est pas de médicaliser toute inquiétude, mais de reconnaître les situations où l’anxiété devient un trouble.
Reconnaître pour mieux accompagner
L’un des enjeux majeurs reste le langage. Dire à une personne anxieuse «calme-toi», «n’y pense plus» ou «tu exagères» ne suffit pas. À l’inverse, transformer chaque inquiétude en maladie serait tout aussi contre-productif. Entre banalisation et dramatisation, l’approche la plus utile reste celle de la reconnaissance: écouter, évaluer, accompagner.
Le 10 juin rappelle ainsi une évidence simple: l’anxiété se soigne d’abord lorsqu’elle est reconnue pour ce qu’elle est.




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