Le téléphérique mythique de Harissa
Le téléphérique de Harissa, témoin d’un Liban tourné vers l’avenir. ©Ici Beyrouth

Le Liban est souvent raconté à travers ses crises, ses guerres et ses dirigeants. Pourtant, disséminés dans les montagnes, les vallées et les villes subsistent des lieux presque oubliés qui racontent une autre histoire du pays. Anciennes capitales, voies ferrées abandonnées, temples cachés, sanatoriums désertés ou sites antiques méconnus, ces endroits sont les témoins silencieux d’époques révolues. Une série pour redécouvrir le Liban à travers des lieux qui ont façonné son identité.  

Aujourd’hui attraction touristique incontournable, le téléphérique de Harissa fut aussi l’un des symboles du Liban des années 1960. Derrière ses cabines suspendues au-dessus de la baie de Jounieh se dessine l’histoire d’un pays qui croyait au progrès, au tourisme et à l’ouverture sur le monde.

Chaque année, des milliers de visiteurs empruntent le téléphérique de Harissa pour rejoindre le sanctuaire de Notre-Dame du Liban. Le trajet est bref. Quelques minutes suffisent pour quitter Jounieh, s’élever au-dessus de la baie et atteindre la colline dominée par la célèbre statue de la Vierge. Pour beaucoup, il s’agit d’une simple étape touristique, presque d’un passage obligé pour admirer l’une des plus belles vues du pays.

Pourtant, le téléphérique raconte une histoire plus profonde que celle d’un panorama spectaculaire. Lorsqu’il est inauguré en 1965, le Liban traverse une période de croissance et de confiance. Le pays attire les visiteurs de toute la région, investit dans ses infrastructures et se rêve en carrefour économique, culturel et touristique du Moyen-Orient. Dans ce contexte, le téléphérique n’est pas seulement un moyen de transport. Il devient l’expression d’une certaine idée du Liban, celle d’un pays convaincu que l’avenir lui appartient.

Un Liban qui voulait séduire le monde

Les années 1960 occupent une place particulière dans l’imaginaire libanais. Les souvenirs qui en subsistent sont parfois embellis par la nostalgie, mais ils reposent sur une réalité incontestable : le pays connaît alors une phase d’expansion remarquable. Beyrouth s’impose comme une capitale régionale dynamique. Les banques se développent. Les hôtels accueillent une clientèle venue de tout le monde arabe. Les festivals de Baalbeck attirent artistes et visiteurs internationaux. Le tourisme devient un secteur stratégique et le Liban entend faire de sa diversité culturelle, de ses paysages et de son ouverture l’un de ses principaux atouts.

C’est dans cet esprit que s’inscrit le projet du téléphérique de Harissa. La colline est déjà un lieu de pèlerinage majeur. La route permet d’y accéder. Rien n’oblige donc à construire une infrastructure aussi ambitieuse. Mais l’objectif dépasse largement les considérations pratiques. Il s’agit de mettre en valeur un site emblématique, de renforcer son attractivité et de montrer qu’un petit pays peut lui aussi se doter d’équipements modernes comparables à ceux des grandes destinations internationales.

À cette époque, la modernité n’est pas seulement perçue comme une nécessité économique. Elle constitue une promesse. Construire, relier, aménager et attirer apparaissent comme les signes visibles d’un avenir en marche. Le téléphérique participe pleinement à cet élan.

La modernité comme spectacle

Vu sous cet angle, le téléphérique de Harissa est bien davantage qu’un simple moyen de monter une colline.

Dans les années 1960, la technologie fascine. Les avions à réaction rapprochent les continents. Les autoroutes redessinent les territoires. Les gratte-ciel transforment les horizons urbains. Partout, le progrès est associé à l’idée de mouvement et d’élévation. Les infrastructures ne sont pas seulement conçues pour être utiles ; elles doivent aussi susciter l’admiration.

Le téléphérique appartient à cette culture de l’émerveillement. Son intérêt réside précisément dans le fait qu’il transforme le déplacement lui-même en expérience. La montée vers Harissa cesse d’être une simple transition entre deux lieux. Elle devient un spectacle. À mesure que la cabine s’élève, la ville se déploie sous les yeux des passagers, les reliefs prennent une autre dimension et la Méditerranée semble se fondre dans l’horizon.

Cette expérience correspond parfaitement à l’esprit d’une époque qui associe volontiers la technique à la beauté. Le progrès n’est pas encore envisagé comme une source d’inquiétude ou de désenchantement. Il est perçu comme une conquête. Il rapproche les hommes, facilite les déplacements et offre des perspectives nouvelles.

Le téléphérique de Harissa est ainsi l’un des rares objets du Liban moderne qui permettent encore de ressentir physiquement cette confiance dans la capacité de la technologie à transformer le quotidien.

Ce que raconte encore la montée

Soixante ans plus tard, le paysage a changé. Le Liban a traversé la guerre civile, les crises économiques, les tensions régionales et les bouleversements qui ont profondément modifié son rapport à l’avenir. Nombre des promesses formulées dans les années 1960 se sont heurtées à la réalité de l’histoire.

Le téléphérique, lui, continue de fonctionner. Cette permanence lui confère aujourd’hui une valeur particulière. Il n’est pas devenu un vestige figé dans le passé. Il demeure vivant. Les visiteurs continuent de l’emprunter. Les pèlerins montent toujours vers le sanctuaire. Les touristes s’arrêtent encore pour contempler la baie.

Mais le regard porté sur lui a changé. Là où les générations de son inauguration voyaient un symbole de modernité, les visiteurs d’aujourd’hui y perçoivent souvent un témoin du temps passé. Le téléphérique est devenu une mémoire en mouvement.

C’est sans doute ce qui le rend si singulier dans le paysage libanais. Il ne raconte pas seulement l’histoire d’une prouesse technique ou d’un site religieux. Il raconte un moment où le pays croyait pouvoir conjuguer développement, ouverture et prospérité durable. Chaque cabine qui s’élève au-dessus de Jounieh transporte encore quelque chose de cette confiance.

Les voyageurs montent à Harissa pour admirer la vue. Sans toujours le savoir, ils empruntent aussi l’un des derniers témoins d’un Liban qui regardait l’avenir avec sérénité. 

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Quand Harissa entrait dans la modernité

Mis en service en 1965, le téléphérique de Harissa relie Jounieh au sanctuaire de Notre-Dame du Liban en quelques minutes. À son inauguration, il figure parmi les réalisations les plus emblématiques du Liban touristique et moderne des années 1960.

 

 

 

 

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