Kozhaya, le monastère où les livres ont survécu
Et si Kozhaya racontait autant l’histoire des livres que celle de la foi ? ©Wikipedia

Le Liban est souvent raconté à travers ses crises, ses guerres et ses dirigeants. Pourtant, disséminés dans les montagnes, les vallées et les villes subsistent des lieux presque oubliés qui racontent une autre histoire du pays. Anciennes capitales, voies ferrées abandonnées, temples cachés, sanatoriums désertés ou sites antiques méconnus, ces endroits sont les témoins silencieux d’époques révolues. Une série pour redécouvrir le Liban à travers des lieux qui ont façonné son identité.  

Au fond de la vallée de la Qadisha, le monastère de Kozhaya est depuis plus d’un millénaire un lieu de prière et de retraite. Il fut aussi un refuge pour les manuscrits et l’un des premiers centres d’impression du Levant, rappelant que les montagnes libanaises ont longtemps protégé autant le savoir que les hommes.

À mesure que l’on s’enfonce dans la vallée de la Qadisha, le bruit du monde s’efface. Les falaises se resserrent, les monastères apparaissent comme suspendus à la roche et les sentiers semblent conduire vers une autre temporalité. C’est dans ce décor austère que le monastère Saint-Antoine de Kozhaya poursuit son existence depuis plus d’un millénaire. Beaucoup viennent y chercher le calme ou la spiritualité. Ils ignorent souvent que ce lieu a également joué un rôle décisif dans la préservation et la diffusion du savoir au Levant.

L’histoire de Kozhaya ne s’écrit pas seulement à travers les offices religieux ou la vie des moines. Elle se lit aussi dans les manuscrits qui y furent recopiés avec une patience infinie, dans les ouvrages qui y furent conservés lorsque les guerres bouleversaient la région et, plus tard, dans les premiers livres qui sortirent de son imprimerie. Ici, la foi et la culture n’ont jamais suivi des chemins séparés.

Les manuscrits trouvaient refuge dans la montagne

Si la vallée de la Qadisha est devenue un refuge pour les communautés chrétiennes orientales, elle l’est également devenue pour leurs bibliothèques. Chaque manuscrit représentait des semaines, parfois des mois de travail. Le perdre revenait à effacer une part de la mémoire collective. Les monastères comprirent très tôt que protéger les hommes ne suffisait pas ; il fallait aussi préserver les textes qui portaient leur langue, leur liturgie et leur histoire.

À Kozhaya, les moines copièrent pendant des siècles des ouvrages religieux, mais aussi des chroniques, des commentaires théologiques et des textes rédigés en syriaque puis en arabe. Ce travail exigeait une maîtrise des langues, une discipline quotidienne et une précision remarquable. Bien avant que les universités modernes ne voient le jour au Liban, ces communautés monastiques formaient déjà des hommes capables de lire, d’écrire, de traduire et d’enseigner.

Cette activité explique pourquoi la Qadisha n’est pas seulement un haut lieu de la spiritualité maronite. Elle fut aussi l’un des grands conservatoires du patrimoine écrit du Levant.

Une imprimerie qui s’installa au fond de la vallée

Au début du XVIIᵉ siècle, un événement allait donner à Kozhaya une place particulière dans l’histoire culturelle de la région. En 1610, le monastère imprime le Psautier de Qozhaya, considéré comme le premier livre publié grâce à une presse à caractères mobiles dans la partie orientale de l’Empire ottoman. Rédigé en syriaque et en garshuni, il marque l’entrée du monastère dans une nouvelle époque.

L’installation d’une imprimerie dans une vallée aussi isolée peut surprendre. Elle révèle pourtant les liens intellectuels qui unissaient les religieux libanais aux grands courants culturels de leur temps, notamment avec Rome. Loin d’être coupés du monde, les moines participaient à la circulation des idées et des techniques, tout en adaptant ces innovations aux besoins de leurs propres communautés.

L’imprimerie ne remplaça pas le travail des copistes. Pendant longtemps, les deux pratiques coexistèrent. Mais l’apparition des caractères mobiles permit une diffusion plus large des textes et ouvrit un nouveau chapitre dans l’histoire de l’écrit au Levant.

Une mémoire qui dépasse les murs du monastère

Le patrimoine de Kozhaya ne se résume ni à son architecture ni à son ancienneté. Sa véritable richesse réside dans ce qu’il a permis de transmettre. Chaque manuscrit conservé, chaque ouvrage imprimé témoigne d’un effort patient pour préserver une langue, une pensée et une tradition à travers les siècles.

Cette mission donne au monastère une place singulière dans l’histoire du Liban. Là où d’autres sites évoquent le pouvoir, les conquêtes ou les échanges commerciaux, Kozhaya rappelle qu’une civilisation se construit aussi dans le silence des bibliothèques. Les textes qui y furent copiés puis imprimés ont traversé les générations, parfois les frontières, contribuant à maintenir vivant un héritage qui dépasse largement le cadre religieux.

En quittant la vallée, le visiteur garde le souvenir d’un paysage spectaculaire. Pourtant, le véritable trésor de Kozhaya n’est pas seulement accroché aux falaises. Il tient dans ces pages patiemment recopiées, puis imprimées, qui ont permis à une partie de la mémoire du Levant de parvenir jusqu’à nous.

Prochain article : Anfeh, le village où l’on récolte encore la mer

Le Psautier de Qozhaya

En 1610, le monastère de Kozhaya imprime le Psautier de Qozhaya, considéré comme le premier livre publié grâce à une presse à caractères mobiles dans la partie orientale de l’Empire ottoman. Rédigé en syriaque et en garshuni, il constitue une étape majeure dans l’histoire de l’imprimerie au Levant.

Commentaires
  • Aucun commentaire