Entre les États-Unis et l'Iran, les tensions vont crescendo. Au Liban, où le volet sécuritaire fait aujourd’hui l’objet de la visite du président de la République, Joseph Aoun, à Washington, toute la question est de savoir si le pays parviendra à rester à l'écart de cette nouvelle confrontation ou s’il sera, une fois encore, entraîné dans les conséquences d'un conflit qui le dépasse.
Il faut dire que, depuis quelques jours, les menaces des Gardiens de la révolution contre les forces américaines, les frappes revendiquées contre des installations militaires américaines en Jordanie, les incidents dans le détroit d'Ormuz ainsi que le renforcement du dispositif militaire américain au Moyen-Orient ne sont guère de nature à rassurer.
Beyrouth veut éviter d’être le champ de bataille des autres
Cette fois, pourtant, Beyrouth entend éviter de subir les événements. À la différence des crises précédentes, les autorités libanaises cherchent à tenir le pays à distance de la confrontation entre Washington et Téhéran et à le préserver d’un nouvel embrasement régional.
En effet, au moment même où Téhéran annonce vouloir répondre militairement aux États-Unis, le président Joseph Aoun se trouve à Washington pour une rencontre, mardi, considérée comme décisive avec son homologue américain, Donald Trump. Pour la première fois depuis de nombreuses années, le pouvoir libanais tente de dissocier officiellement son destin de celui de l'Iran, alors que ce dernier cherche à maintenir ses différents leviers régionaux dans une logique de confrontation avec Washington.
On rappelle, dans ce contexte, que, jusqu'à récemment, toute escalade entre Washington et Téhéran se répercutait presque automatiquement sur le front libanais, à travers le Hezbollah. Aujourd'hui, la présidence libanaise tente précisément d’empêcher que le territoire national ne redevienne le théâtre d’une guerre décidée en dehors de ses institutions.
À Washington, Aoun joue la carte de l’État libanais
Cette prise de position est principalement motivée par l'accord-cadre, négocié sous médiation américaine au mois de juin dernier. Celui-ci prévoit un retrait israélien progressif de certaines zones du Liban-Sud, le déploiement de l'armée libanaise, l'extension des zones pilotes et, à terme, la mise en œuvre du principe de l'exclusivité des armes entre les mains de l'État.
En contrepartie, Washington est appelé à garantir la pression sur Israël afin que le processus de retrait se poursuive effectivement. Interrogé par Ici Beyrouth, le général Dominique Trinquand, expert militaire et ancien chef de la mission française à l'ONU, considère que l'un des principaux enjeux de la visite de Joseph Aoun à Washington est précisément d'obtenir un soutien américain à l'État libanais dans ce processus de désarmement du Hezbollah. Il estime que les discussions portent sur la manière dont les États-Unis pourraient accompagner Beyrouth dans la restauration du monopole de l'État sur les armes et dans le renforcement des institutions étatiques.
Quels scénarios pour le Liban ?
Si l'Iran décide d'intensifier durablement ses opérations contre les forces américaines dans la région, plusieurs scénarios deviennent envisageables pour le Liban. Lesquels ?
Le premier, et sans doute celui que cherchent à privilégier aussi bien Beyrouth que Washington, consiste à maintenir le front libanais à l'écart du conflit. Le général Dominique Trinquand note d'ailleurs que Téhéran a, dans l'immédiat, intérêt à éviter une implication du Hezbollah afin de ne pas entraîner Israël dans une confrontation plus large. Cette retenue, souligne-t-il, pourrait néanmoins n'être que provisoire et ne constitue en aucun cas une garantie que le Liban restera durablement à l’abri de l'escalade.
Plusieurs éléments plaident en faveur de cette hypothèse. Le Hezbollah sort affaibli des derniers affrontements avec Israël. Une partie importante de ses infrastructures militaires a été détruite, son environnement politique interne est plus contraint qu'auparavant et le gouvernement libanais affiche désormais ouvertement son intention de rétablir progressivement le monopole de l'État sur les décisions de guerre et de paix.
De son côté, l'administration américaine semble considérer que la stabilisation du Liban représente un objectif distinct de sa confrontation directe avec l'Iran, comme en témoignent les discussions autour du renforcement de l’armée libanaise et de l’application graduelle de l’accord-cadre.
Le deuxième scénario serait celui d'un soutien limité du Hezbollah à l'Iran. Pour autant, le général Dominique Trinquand affirme que le Hezbollah conserve encore des capacités militaires suffisantes pour intervenir si Téhéran décidait finalement d'activer le front libanais. Selon lui, l'affaiblissement du mouvement ne signifie donc pas qu'il soit aujourd'hui incapable de se lancer dans une nouvelle bataille.
Cette intervention pourrait toutefois rester calibrée, sous la forme d’un soutien politique renforcé ou d’actions militaires limitées permettant à l’Iran de démontrer que son réseau d’alliés, qu’il désigne comme l’axe de la résistance, demeure mobilisable, sans pour autant déclencher une guerre ouverte avec Israël.
Le scénario le plus préoccupant reste celui d'une extension régionale du conflit. Le général Trinquand n'exclut pas cette possibilité. D’après lui, le Liban pourrait être entraîné, directement ou indirectement, dans l’affrontement entre Washington et Téhéran si l'escalade venait à franchir un nouveau seuil. Il rappelle également que la position d'Israël demeure un facteur déterminant, l'État hébreu considérant toujours nécessaire de maintenir des zones de sécurité au Liban, ce qui complique davantage la recherche d’un règlement durable.
Dans l’hypothèse où les pertes américaines viendraient à s’alourdir ou que Washington déciderait de cibler plus massivement les structures de commandement iraniennes, Téhéran pourrait être tenté d’activer simultanément ses différents partenaires régionaux afin de disperser les capacités militaires américaines et israéliennes. Le Liban risquerait alors de redevenir le théâtre d’une guerre qui ne serait pas la sienne, avec un coût considérable pour un Hezbollah déjà fragilisé, pour sa base populaire, mais surtout pour un pays encore profondément éprouvé.
Ceci dit, les prochains jours, marqués à la fois par l'évolution de la riposte iranienne et par les résultats de la rencontre Aoun-Trump, permettront de mesurer si le Liban réussira, cette fois, à échapper au réflexe qui l'a souvent transformé en terrain de confrontation pour les puissances régionales, ou s'il retombera dans le piège des guerres qui se jouent au-delà de ses frontières.




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