Moyen-Orient : l’Iran gagne du temps, le Liban perd son avenir?

Business as usual au Moyen-Orient. Tous les mois environ depuis février, la même mécanique se remet en route entre Washington et Téhéran, comme un contrat reconduit tacitement faute de mieux. Sauf que l’un des deux partenaires, l’Iran, négocie de mauvaise foi depuis le premier jour. Les Américains suspendent leurs frappes. Les Iraniens suspendent les leurs, le temps de réarmer, de redéployer et de préparer la manche suivante. Les médiateurs qataris et pakistanais font la navette et Donald Trump, en bon gestionnaire de crise, ajuste la température sur ses réseaux sociaux, selon la tension du jour. Un coup sur le doigt, un coup sur le clou, comme le dit le proverbe libanais… puis on recommence. Quant au détroit d’Ormuz, personne n’est plus vraiment en mesure de dire s’il est ouvert, entrouvert ou fermé. Son statut change au gré des communiqués et des assurances maritimes qui, elles, ont depuis longtemps tranché la question à leur manière en réévaluant leurs primes. Le régime des gardiens de la révolution n’a jamais négocié que pour gagner du temps. Chaque trêve est une pause technique avant la prochaine provocation. Chaque round de pourparlers est de la poudre aux yeux pour les Iraniens. Un théâtre destiné à retarder toute concession. Personne n’y croit vraiment, mais tout le monde s’en satisfait : ni guerre totale ni paix véritable, juste un dossier qu’on renouvelle indéfiniment avec un partenaire qui n’a jamais eu l’intention de le régler.

Le Liban, lui, est actionnaire minoritaire dans cette affaire. Il subit les décisions prises au conseil d’administration mondial sans siéger à la table et il paie la facture d’un actionnaire toxique installé de force dans son capital: le Hezbollah.

La visite du président Aoun à Washington a ouvert une porte d’espoir. Mais comment faire quand les gonds de cette porte sont rouillés ? La milice illégale, fidèle à sa fonction de supplétif iranien depuis quarante ans, refuse toujours de reconnaître la souveraineté libanaise et ne veut pas entendre parler de désarmement avant un retrait total israélien, qui n’est pas près d’arriver dans ces conditions. Cette organisation, qui a entraîné le Liban dans une guerre suicidaire, continue de placer les intérêts de Téhéran au-dessus du Liban. Elle prétend imposer ses conditions à un pays qu’elle a conduit à la faillite. Pour l’État libanais, c’est la quadrature du cercle. Comment et quoi négocier quand une milice armée par un État étranger détient de fait un droit de veto sur la politique nationale ?

Les monarchies du Golfe, elles, gèrent le risque comme des assureurs pris entre deux sinistres potentiels. Trop proches de Washington, elles s’exposent aux représailles iraniennes ; pas assez engagées, elles perdent la protection américaine. Alors elles diversifient leur portefeuille de sécurité, jusqu’à ces batteries de missiles chinois FK-2000 repérées à Bahreïn. Une gestion multipolaire, faute de garantie exclusive fiable.

Et puis, samedi dernier, au milieu de ce cynisme ambiant, une cérémonie est venue rappeler qu’il fut un temps où l’on négociait pour sauver un peuple, et non pour gagner du temps: la béatification du patriarche Elias Hoayek, bâtisseur du Grand Liban de 1920.

Ce n’était pas alors un montage territorial ordinaire. Le patriarche Hoayek négociait pour un peuple encore sous le traumatisme d’un blocus économique total qui avait provoqué, entre 1915 et 1918, une famine qui hante encore les mémoires des Libanais. Un cauchemar qui avait provoqué la mort de 200 000 personnes sur une population de 500 000 âmes. Le malheur d’un Mont-Liban trop petit pour être viable seul. Le Grand Liban, avec ses terres fertiles de la Békaa et ses ports, c’était l’assurance-vie que le patriarche Hoayek voulait souscrire pour que la faillite ne se reproduise jamais. Le général Gouraud, lui, avait posé une clause de vigilance : « Soyez grands dans un petit Liban, un jour vous serez petits dans le grand Liban », avait-il averti. Un siècle plus tard, la mise en garde, prophétique, tombe sous le sens. La petite phrase du général Gouraud, on la croyait réservée aux manuels d’histoire et aux commémorations. Elle vit aujourd’hui d’une tout autre manière: dans les files d’attente des consulats occidentaux, dans les formulaires d’émigration remplis par ceux-là mêmes que le Grand Liban devait protéger. On ne meurt plus de faim sur cette terre comme sous Jamal Pacha «le boucher». On meurt d’avoir cessé d’espérer. Les Libanais, notamment les chrétiens, ne fuient pas un blocus. Ils fuient un pays qui ne leur promet plus rien. Ni sécurité, ni avenir, ni cette grandeur que le désormais bienheureux Elias Hoayek avait voulu leur léguer en héritage. Le Grand Liban devait être leur assurance-vie. Il est devenu, pour beaucoup d’entre eux, la raison de leur départ. Gouraud l’avait annoncé. Mais il n’avait pas prévu que, 126 ans plus tard, le Liban se viderait de ceux-là mêmes qui auraient pu encore le sauver.

Le Général de Gaulle disait: «Une nation ne meurt que lorsqu’elle renonce à croire en elle-même.»

Il est encore temps de s’en souvenir.

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