Syrie-Hezbollah: le scénario d’un affrontement prend-il forme?

La frontière syro-libanaise pourrait-elle devenir le prochain point de confrontation au Moyen-Orient? Dans les milieux proches du Hezbollah, le scénario d’une dégradation de la situation sur ce front n’est plus considéré comme une hypothèse purement théorique. Selon une source sécuritaire interrogée par Ici Beyrouth, la formation pro-iranienne se préparerait, sur les plans politique, psychologique et militaire, à toute éventualité, y compris une nouvelle confrontation à l’est.

Cette préparation ne signifie pas pour autant qu’un affrontement est imminent, ni que la Syrie aurait décidé d’une intervention militaire contre le Liban. Elle traduit néanmoins un changement profond dans les calculs du Hezbollah. Pour la première fois depuis plus d’une décennie, la milice chiite doit envisager une frontière syrienne qui pourrait, à terme, devenir une source de menace.

Pendant des années, la Syrie de Bachar el-Assad constituait l’arrière-pays indispensable du Hezbollah. Elle représentait un corridor logistique, une profondeur stratégique et un environnement politique favorable, assurant la continuité entre le Liban, la Syrie et l’axe pro-iranien. La chute du régime et l’arrivée au pouvoir d’Ahmad el-Chareh rebattent les cartes et obligent désormais le Hezbollah à revoir ses scénarios de défense.

Et si Damas décidait de réduire l’influence du Hezbollah sur la frontière, jusqu’où pourrait aller son action ? Et comment la formation chiite pourrait-elle réagir ?

Une intervention directe reste peu probable

Une intervention militaire syrienne au Liban constituerait le scénario le plus lourd sur les plans politique et militaire, estime-t-on de source susmentionnée. Une telle décision rappellerait inévitablement la présence militaire syrienne entre 1976 et 2005 et ouvrirait une crise majeure avec Beyrouth ainsi qu’avec une partie de la communauté internationale.

Interrogé par Ici Beyrouth, l’ancien commandant du secteur sud du Litani, le général Khalil Gemayel, relativise toutefois cette hypothèse. Selon lui, «l’armée syrienne n’a aujourd’hui ni les moyens, ni la volonté d’entrer au Liban». Il rappelle que les capacités militaires syriennes ont été considérablement réduites ces derniers mois, notamment après les frappes israéliennes ayant visé une partie de ses infrastructures et de ses équipements.

L’expert militaire souligne également qu’aucun indice concret n’accrédite aujourd’hui le scénario d’une offensive syrienne. «Ce que l’on observe actuellement le long de la frontière, ce sont essentiellement des forces chargées du contrôle frontalier et de la lutte contre la contrebande. Il ne s’agit pas de concentrations militaires laissant présager une invasion», affirme-t-il.

Damas privilégierait le contrôle de la frontière

L’option la plus crédible serait donc, pour Damas et selon nos deux interlocuteurs, un renforcement du contrôle territorial côté syrien. Celui-ci passerait par le déploiement de forces régulières autour des principaux points de passage, des routes secondaires et des zones montagneuses historiquement utilisées pour les trafics transfrontaliers.

L’objectif ne serait pas nécessairement d’entrer au Liban, mais de réduire progressivement les capacités logistiques du Hezbollah en coupant les axes de circulation reliant les deux pays.

Une autre option consisterait en des opérations ciblées contre des infrastructures soupçonnées d’être liées au trafic d’armes ou aux réseaux militaires, arrestations, fermeture de points de passage, saisies ou raids ponctuels, plutôt qu’une confrontation ouverte.

Une troisième possibilité serait une pression indirecte, à travers un renforcement de la coopération sécuritaire avec Beyrouth ou avec des acteurs internationaux présents dans la région. Dans ce cas, la Syrie chercherait moins l’affrontement militaire direct que la réduction progressive de l’influence du Hezbollah sur la frontière.

Le général Gemayel juge d’ailleurs que les informations selon lesquelles le président Ahmad el-Chareh chercherait un prétexte, notamment à travers les accusations de poursuite du trafic d’armes du Hezbollah, doivent être traitées avec prudence. «Cette hypothèse circule depuis son arrivée au pouvoir. Or, jusqu’à présent, il n’a jamais déclaré vouloir faire entrer l’armée syrienne au Liban et rien, sur le terrain, ne permet de conclure qu’il s’y prépare», souligne-t-il.

Le Hezbollah adapte déjà sa posture

Même en l’absence d’une menace immédiate, le Hezbollah semble néanmoins adapter son dispositif.

Selon la source sécuritaire citée plus haut, la formation milicienne renforce progressivement sa posture défensive dans la Békaa et le long de certains secteurs frontaliers. Il ne s’agit toutefois pas, pour le Hezbollah, de procéder à un déploiement massif, mais d’accroître la surveillance des axes sensibles et d’adapter son dispositif à une nouvelle réalité stratégique.

Le général Khalil Gemayel confirme cette évolution. «Le Hezbollah se prépare à tous les scénarios. S’il devait y avoir une attaque venant de Syrie, il s’y préparerait également», explique-t-il.

Selon lui, cette préparation passe par le renforcement des positions défensives sur les axes les plus vulnérables. «Les itinéraires les plus accessibles se situent dans le Hermel. Les montagnes de la chaîne orientale sont beaucoup plus difficiles à franchir. C’est donc principalement dans cette zone de plaine que le Hezbollah concentre ses précautions», précise-t-il.

Il ajoute que la milice y disposerait notamment de missiles antichars et d’autres moyens défensifs destinés à faire face à une éventuelle tentative d’incursion terrestre.

Parallèlement, le Hezbollah chercherait également à réduire sa dépendance aux routes traditionnelles transitant par la Syrie, en diversifiant ses réseaux logistiques et en renforçant ses capacités internes.

Un autre enjeu demeure la préservation de son ancrage dans les régions frontalières. Contrairement à une armée conventionnelle, le Hezbollah s’appuie sur un réseau local lui assurant renseignement, mobilité et capacité de mobilisation.

Une frontière redevenue stratégique

À ce stade, le scénario d’une intervention militaire syrienne directe au Liban demeure donc largement hypothétique. Pour Damas, l’objectif semble avant tout être de reprendre le contrôle effectif d’une frontière longtemps marquée par les trafics et les circulations armées. Pour le Hezbollah, l’enjeu consiste à préserver une profondeur stratégique qui s’est considérablement réduite depuis le changement de pouvoir en Syrie.

Le général Khalil Gemayel estime d’ailleurs qu’une intervention syrienne aurait des conséquences dépassant largement le seul Hezbollah. «Une telle décision poserait immédiatement la question de la position de l’État libanais et de l’armée libanaise, qui agit sur décision du gouvernement. Ce serait une crise d’une tout autre ampleur», observe-t-il.

Le risque ne réside donc pas uniquement dans l’hypothèse d’un affrontement militaire classique. Il se situe peut-être davantage dans une confrontation progressive, faite de pressions sécuritaires, de contrôle des axes de passage et d’une lutte d’influence autour d’une frontière redevenue un enjeu stratégique pour l’ensemble des acteurs régionaux.

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