Moyen Orient: la guerre des axes
©Ici Beyrouth

Dans un Moyen-Orient déboussolé, chacun tente de sauver sa place. Il y a quelque chose d’assez étonnant dans cette photo prise le 7 août à La Mecque. Mohammed ben Salman, Recep Tayyip Erdogan et Shehbaz Sharif, réunis dans le lieu le plus sacré de l’islam, pour signer un pacte de défense mutuelle. Une agression contre l’un sera considérée comme une agression contre tous. Ça, c’est sur le papier et pour le moral des peuples malmenés par l’Iran et ses gardiens de la révolution. Parce que, dans les faits, rien ne change. Les Houthis ont remis en cause le calme relatif instauré depuis la trêve de 2022. Ils bloquent les raffineries et les ports saoudiens de la mer Rouge, et visent les pétroliers du royaume. 

Et l’accord de La Mecque dans tout ça ? On n’a pas vraiment vu les renforts turcs ou pakistanais affluer sur les côtes menacées. Mais ce que cet accord dit surtout, c’est que Riyad ne croit plus au parapluie américain. Ou plus exactement, qu’il n’y croit plus tout seul.

Car le parapluie, justement, fuit de partout. Washington peut bombarder l’Iran pendant des semaines. Mais il ne peut empêcher les missiles et les drones de continuer à atteindre les infrastructures de ses alliés. C’est cette faille-là que l’accord de La Mecque veut tenter de combler.

Reste que cette alliance porte en elle sa propre contradiction, le Pakistan. Islamabad joue depuis le début de cette guerre un numéro d’équilibriste périlleux. D’un côté, l’accord de défense mutuelle avec Riyad, déjà scellé en septembre 2025 et renforcé maintenant par le pacte de La Mecque. De l’autre, un lien avec Téhéran qu’Islamabad se garde bien de rompre, parce que c’est précisément cela qui lui donne un poids dans la région. Le Pakistan est le médiateur principal entre l’Iran et les États-Unis et son ministre de la Défense a exclu, noir sur blanc, toute action militaire contre Téhéran. Un pays doté de l’arme nucléaire, allié militaire de l’Arabie saoudite, mais qui ne peut se permettre de lever le petit doigt contre l’Iran sous peine de perdre le seul levier qui justifie sa présence à la table. Ce n’est pas de la force, c’est un grand écart. Et un grand écart finit toujours par provoquer des crampes géopolitiques à celui qui le tient trop longtemps.

La Turquie, elle, n’a pas ce genre de scrupules. Erdogan porte depuis des années la nostalgie d’un empire ottoman disparu, et cette nostalgie n’est pas un simple habillage rhétorique à usage intérieur, c’est un cap. Ankara sponsorise la Syrie d’Ahmed al-Chareh, multiplie les initiatives diplomatiques sur le dossier libanais, se pose en médiateur partout où une place est à prendre, et signe maintenant un pacte de défense avec Riyad tout en assurant que cela ne contredit en rien ses engagements otaniens. Tout est bon pour redevenir incontournable dans une région où l’empire régnait autrefois sans partage. La Turquie ne choisit pas un camp, elle se rend désirable à tous les camps à la fois, et c’est peut-être la stratégie la plus cohérente de ce moment, celle d’un pays qui a compris que dans un Moyen-Orient fragmenté, mieux vaut être l’allié de tout le monde que l’ennemi de personne.

Ce qui frappe aussi dans cette nouvelle configuration, qui dessine un axe sunnite susceptible de contenir à la fois l’influence iranienne et la puissance israélienne, c’est autant ce qu’elle contient que ce qu’elle exclut. L’Égypte, le pays arabe le plus peuplé, n’était pas sur la photo. Le Caire regarde cet arc sunnite se former sans y participer, fidèle à sa propre logique de non-alignement et à sa relation particulière avec Washington. Une partie du Golfe suit un chemin différent, plus proche d’Israël, dans la continuité des accords d’Abraham. Les Émirats arabes unis, par exemple, qui ont eux-mêmes subi des attaques iraniennes sans pour autant rejoindre le pacte de La Mecque. On assiste donc moins à la naissance d’un bloc sunnite unifié qu’à une fragmentation supplémentaire du monde arabe, où chaque capitale calcule sa propre sécurité en fonction de sa propre exposition, sans plus attendre de garantie collective, ni de Washington, ni de personne.

Et c’est précisément là que la situation du Liban devient encore plus incertaine. 

Le septième cycle de négociations avec Israël s’est achevé à Rome début août sans avancée tangible sur ce que Beyrouth réclamait, une deuxième zone pilote au sud du Litani. Israël a refusé, excluant tout retrait supplémentaire. Tant que le Hezbollah garde ses armes. Et le blocage s’est accompagné, sur le terrain, de la reprise des combats dans plusieurs localités du Sud, les plus intenses depuis l’entrée en vigueur du cessez-le-feu en juin. Le cadre existe : le désarmement du Hezbollah, le retrait progressif israélien et le déploiement de l’armée libanaise. Mais entre le texte signé et son application, il y a ce fossé que Beyrouth connaît trop bien, celui où chaque paragraphe se négocie mètre par mètre, village par village, pendant que l’autre partie avance sur le terrain à son propre rythme et en fonction de ses intérêts. 

Le Moyen-Orient recompose ses alliances à l’échelle des empires, avec des pactes signés dans les lieux les plus sacrés de l’islam, mais ces nouveaux alliés se découvrent incapables d’agir contre la menace qu’ils prétendent contenir. Pendant qu’un petit pays épuisé négocie sa propre survie, sans levier, sans autre carte à jouer que la patience. Et la patience, au Liban, a toujours fini par coûter cher.

D’autant plus que la classe politique traditionnelle du pays fait, jour après jour, la démonstration affligeante de son incompétence, incapable de transformer le peu de marge de manœuvre qu’il lui reste en un projet cohérent pour le pays.

Dans la guerre des axes, le Liban reste une fois encore l’axe de personne.

Lord Palmerston disait : “Nous n’avons pas d’alliés éternels et nous n’avons pas d’ennemis perpétuels. Nos intérêts sont éternels et perpétuels, et c’est notre devoir de les suivre. »

À bon entendeur, salut !

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