Au Liban, la question ne porte désormais plus uniquement sur le contenu des réformes réclamées par le Fonds monétaire international, mais également sur la manière dont le Fonds traite désormais l’État et ses institutions constitutionnelles, ainsi que sur la manière dont ces institutions répondent à ses demandes.
Le problème n’est pas que le FMI réclame des réformes – cela faisant naturellement partie de tout programme de financement –, mais qu’il passe du rôle de partenaire de négociation et de conseiller à celui d’acteur intervenant directement dans le débat législatif. Pendant ce temps, le pouvoir libanais, gouvernement et Parlement confondus, semble incapable de définir clairement les limites entre la coopération avec l’institution internationale et la soumission à ses injonctions.
Cette anormalité dans les relations entre l’État libanais et le FMI n’est pas nouvelle ; et la manière dont les gouvernements précédents ont négocié avec le Fonds a contribué à instaurer un déséquilibre manifeste dans cette relation.
Sous le gouvernement de Najib Mikati, lorsque Saadé Chami était chargé des négociations avec le FMI. Il était pour le moins frappant de constater que le négociateur libanais était précédemment employé au Fonds. Chami semblait continuer à agir comme tel, recevant les ordres et les directives de la direction du FMI. Il traitait avec le Fonds davantage dans une logique de salarié que comme le représentant d’une partie dans une négociation entre un État souverain et une institution financière internationale.
Par la suite, cette approche a probablement contribué à encourager le Fonds à accroître son niveau d’intervention, jusqu’à atteindre un degré qui semble davantage relever de la tutelle politique que de la négociation financière.
Lorsqu’un acteur international s’habitue à trouver face à lui une autorité prête à recevoir ses demandes comme des ordres, il devient naturel que ses exigences s’étendent et que les limites entre le conseil et l’intervention dans la prise de décision s’estompent.
Ce qui s’est passé hier à la séance parlementaire en est une illustration flagrante : le ministre des Finances n’a eu aucun scrupule à présenter aux députés des instructions qu’il avait reçues du FMI, afin de les convaincre de voter en faveur des amendements demandés.
Un bloc parlementaire au service du Fonds
Il fut un temps où le FMI se définissait comme le « prêteur du dernier ressort » et comme un conseiller en matière de politiques économiques. Il semble que cette époque soit révolue.
Au Liban, le Fonds semble s’être découvert une nouvelle fonction : celle de président d’un bloc parlementaire non élu.
Alors que le Parlement débattait de la loi sur la restructuration bancaire, les députés ont été surpris de recevoir, sur WhatsApp, des messages du chef de la mission du FMI, leur expliquant comment ils devaient considérer certains amendements à la loi.
Une innovation constitutionnelle pour le moins remarquable. Pourquoi le Fonds devrait-il se donner la peine de convaincre le gouvernement libanais s’il peut exercer directement une pression sur les députés ? Après tout, les élections semblent être un moyen terriblement lent.
Nous avons toujours pensé que les parlements souverains examinaient les lois, que les gouvernements les défendaient et que les institutions internationales fournissaient des conseils à la demande.
Au Liban, un modèle plus efficace semble avoir été inventé : un gouvernement qui observe en silence, tandis qu’un prêteur étranger informe les députés élus du contenu de leur législation.
Ce n’est pas une assistance technique, mais plutôt une pression politique sous couvert d’expertise économique.
Comble de l’ironie, le FMI insiste pour se présenter comme un conseiller neutre. Or, un conseiller donne des avis, il ne mène pas de campagnes. Il n’envoie pas de messages directifs aux députés pendant leurs débats parlementaires. Et, surtout, il ne cherche pas à influencer le résultat d’un vote au sein d’un Parlement souverain.
Plus étonnant encore, le zèle sélectif en faveur des réformes. Alors que le FMI a fait de la restructuration bancaire son principal combat, le dernier rapport du département d’État américain est venu rappeler une réalité tout aussi évidente : les finances publiques libanaises et l’État lui-même ont besoin d’une réforme radicale.
Certes, les banques doivent être restructurées. Mais l’État qui s’est endetté, a dépensé, dilapidé les ressources, puis conduit le pays à la faillite, a lui aussi besoin d’être restructuré avant toute autre chose.
Si tel est le nouveau modus operandi du FMI, peut-être devrait-il cesser de prétendre n’être qu’une institution financière. Pourquoi ne pas lui accorder le statut d’observateur au Parlement ? Ou mieux encore, lui y réserver quelques sièges ! Cela éviterait à tout le monde de prétendre que les députés libanais légifèrent en toute indépendance.
La souveraineté est peut-être devenue une denrée rare ces jours-ci, mais elle ne devrait pas devenir un nouvel article dans le bilan du Fonds monétaire international.
Restaurer la souveraineté
En définitive, la responsabilité ne revient pas au seul FMI. Les institutions internationales testent sans arrêt les limites du pouvoir que leur accorde leur interlocuteur. Et si le Liban a permis, pendant des années, que les négociations se transforment en processus d’acceptation de conditions, il ne peut aujourd’hui reprocher à l’autre partie d’être allée trop loin.
Il ne s’agit ni de rejeter le FMI ni de refuser les réformes, mais de retrouver le véritable sens de la négociation.
Le Liban a réellement besoin d’une réforme financière et bancaire profonde, d’un traitement radical des pertes, d’une reconstruction de la confiance et d’une réforme de l’État. Mais ces réformes doivent résulter d’une décision libanaise, débattue au Parlement, dont les députés et le gouvernement assument les conséquences devant les Libanais, et non d’instructions transmises aux députés par des applications de messagerie.
Si l’État libanais a déjà perdu une grande partie de ses ressources, la chose la plus grave qu’il puisse perdre aujourd’hui est son droit de décider lui-même de la manière de les récupérer.
Il dispose encore d’une possibilité de corriger le déséquilibre à travers le projet de loi sur le déficit financier qu’il soumettra au Parlement. C’est le projet le plus important et le plus sensible.
La question reste donc de savoir si le gouvernement réussira à s’affranchir de l’emprise du Fonds et à présenter des propositions différentes de celles, précipitées, qu’il avait avancées dans la première version du projet de loi sur la restitution des dépôts.



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