Tripoli, quand le savon se faisait au khan
À Tripoli, le savon a survécu. Le monde des anciennes massabneh, lui, s’est peu à peu effacé. ©Ici Beyrouth

Dans les ateliers, les souks et les villages du Liban, certains métiers survivent encore grâce à quelques mains, quelques outils et une transmission devenue fragile. Cordonniers, fondeurs, verriers, dinandiers ou brodeuses perpétuent des gestes que l’industrie, la crise et l’absence de relève menacent de faire disparaître. Cette série explore ces savoir-faire, ceux qui les perpétuent encore et ce qu’ils racontent du Liban, de son histoire sociale et de ses transformations.

À Tripoli, le savon commence bien avant le pain blanc ou parfumé posé sur l’étal. Il faut de l’huile, un produit alcalin, de la chaleur, un chaudron et surtout du temps. La pâte doit cuire, refroidir, durcir, être découpée puis sécher suffisamment longtemps avant de pouvoir être utilisée. Pendant des siècles, cette succession de gestes a occupé les massabneh, les savonneries de la ville, dans un territoire où l’huile d’olive arrivait en abondance des collines du Nord et où les souks offraient aux artisans un réseau commercial ouvert sur le Levant et la Méditerranée.

Le Khan al-Saboun reste le symbole le plus visible de cette histoire, même si la fabrication du savon ne s’y est jamais limitée. Au cœur de la vieille ville, sa cour entourée de galeries rappelle une époque où ateliers, entrepôts et marchands partageaient les mêmes espaces. Le bâtiment que les sources les plus précises situent au début du XVIIᵉ siècle aurait d’abord servi de caserne sous Youssef al-Saifi, pacha de Tripoli, avant d’être réaffecté à la fabrication, au stockage et au commerce du savon. Ce changement de fonction allait donner au lieu le nom qu’il porte encore aujourd’hui.

Une ville, de l’huile et des savonneries

Tripoli possédait tous les éléments nécessaires au développement d’une importante industrie savonnière. Derrière elle s’étendaient des régions oléicoles dont le Koura demeure l’un des paysages les plus caractéristiques. À proximité se trouvaient également les marchés, le port et les routes reliant la ville à l’intérieur syrien. Le savon pouvait ainsi naître d’une matière première locale puis rejoindre des circuits commerciaux beaucoup plus vastes.

Son développement prend une ampleur particulière aux XVIIᵉ et XVIIIᵉ siècles, lorsque Tripoli reste profondément intégrée à l’économie ottomane. L’huile d’olive constitue la base de la fabrication, tandis que les substances alcalines nécessaires à la saponification arrivent notamment de l’intérieur du Levant. Les savonneries appartiennent alors à cette économie urbaine où chaque métier possède ses espaces, ses familles, ses fournisseurs et ses marchands.

Le Khan al-Saboun illustre parfaitement cette organisation. Après avoir perdu sa première fonction militaire, le bâtiment est transformé en lieu associé au savon, avec ses deux niveaux de galeries autour d’une cour centrale. On y fabrique, stocke et vend. Mais d’autres massabneh existent ailleurs dans Tripoli, souvent liées à de grandes familles urbaines. Le savon n’est donc pas le produit d’une seule maison ni d’un seul khan: il constitue une véritable activité de ville.

À cette époque, il répond d’abord à un besoin quotidien. Le pain de savon sert au corps, au linge et aux usages des hammams, dont Tripoli possède plusieurs exemples remarquables. Il ne s’agit pas encore essentiellement de ces petits savons parfumés et sculptés devenus aujourd’hui emblématiques de l’artisanat local. Le produit est utile avant d’être raffiné, et sa qualité dépend largement de celle de l’huile, de la cuisson et du temps laissé à son séchage.

Du chaudron au pain de savon

Le principe chimique semble simple : une matière grasse réagit avec une substance alcaline et devient savon. Dans l’atelier, la réalité demande beaucoup plus de jugement. La qualité de l’huile, les proportions, la chaleur, la durée de cuisson et la consistance de la pâte déterminent le résultat final. Pendant longtemps, ces paramètres ont été évalués moins à l’aide d’instruments qu’à travers l’expérience accumulée de génération en génération.

L’huile est chauffée dans de grandes cuves avec la solution alcaline. Sous l’action de la chaleur, la saponification transforme progressivement le mélange. L’artisan surveille sa texture, sa couleur et son homogénéité jusqu’au moment où la pâte atteint l’état recherché. Une cuisson trop courte ou mal maîtrisée compromet le résultat, tandis que les variations de matière première imposent d’ajuster le travail.

Une fois prête, la pâte est coulée et étendue afin de refroidir et de se solidifier. Vient ensuite la découpe, souvent effectuée avant que le savon ne soit complètement dur. Les pains sont séparés, parfois retaillés ou façonnés à la main, puis disposés de manière à laisser circuler l’air.

Cette dernière étape est essentielle. Le savon contient encore de l’eau et doit sécher, parfois pendant plusieurs semaines ou davantage selon les recettes et le résultat recherché. Il durcit progressivement, perd de son humidité et gagne les qualités qui permettront sa conservation. Dans certaines savonneries, les pains empilés forment ainsi des structures ajourées dont la géométrie répond moins à un souci décoratif qu’à la nécessité de laisser l’air circuler.

Le temps fait donc partie de la fabrication au même titre que l’huile ou la chaleur. Il constitue aussi l’une des différences fondamentales avec une production industrielle capable d’accélérer certaines étapes, de contrôler mécaniquement les proportions et de multiplier des pains absolument identiques.

Du savon nécessaire au savon désiré

Le savon de Tripoli n’est pourtant pas resté enfermé dans sa forme la plus simple. À l’huile d’olive se sont progressivement ajoutés parfums, essences végétales et autres ingrédients. Rose, fleur d’oranger, lavande, oud ou différentes plantes ont permis de multiplier les senteurs et de transformer un produit domestique en objet plus raffiné.

La ville possédait pour cela un autre savoir-faire, celui des attarine, marchands d’épices, de parfums et de matières aromatiques, dont l’activité entretenait des liens naturels avec celle des savonniers. L’évolution vers le savon parfumé correspond donc moins à une invention récente destinée aux touristes qu’à la rencontre de traditions artisanales déjà présentes dans la ville.

Avec le XXᵉ siècle, cette capacité d’adaptation devient une nécessité. Le savon industriel, les détergents, les gels douche puis les produits liquides changent profondément les habitudes. Fabriqués en grandes quantités, facilement distribués et souvent meilleur marché, ils retirent progressivement au pain de savon artisanal son ancienne fonction de produit quotidien.

Tripoli réagit en déplaçant la valeur de son savon. Ce qui était banal devient particulier. Les pains se parfument davantage, prennent des formes nouvelles, sont sculptés, présentés dans des coffrets ou proposés comme cadeaux. Certains producteurs se tournent vers l’exportation et vers une clientèle à la recherche de produits naturels ou artisanaux.

Comme pour le cuivre ou la coutellerie de Jezzine, la survie passe donc par une transformation du marché. Le savon continue d’exister, mais il ne remplit plus exactement le rôle qui était le sien lorsque les massabneh alimentaient quotidiennement maisons et hammams. Un objet de nécessité devient progressivement un produit de patrimoine.

Cette adaptation contient pourtant un paradoxe. Plus le savon traditionnel devient précieux culturellement, plus le monde économique qui l’avait fait naître se réduit. Les grandes cuves, les longs temps de séchage, les ouvriers chargés de la découpe et les nombreuses savonneries familiales appartiennent à une organisation dont il ne reste aujourd’hui qu’une partie.

Ce que le khan ne peut conserver seul

La permanence du Khan al-Saboun pourrait donner l’impression que le métier est lui aussi protégé par les murs. Il n’en est rien. Un bâtiment peut être restauré, ses arcades entretenues et son histoire racontée aux visiteurs ; il ne sait pas pour autant cuire une pâte, juger sa consistance ni reconnaître le moment où elle peut être coulée.

C’est là que la question de la transmission rejoint le fil de cette série. Pendant longtemps, l’apprentissage se faisait naturellement dans les massabneh. On observait les anciens, on accomplissait d’abord les tâches les plus simples, puis on apprenait à surveiller le chaudron, à reconnaître les réactions de la matière et à intervenir au bon moment. La recette pouvait être écrite ; le jugement, lui, se formait avec l’expérience.

L’industrie a rendu une grande partie de cette connaissance moins indispensable à la consommation courante, mais elle n’a pas supprimé sa valeur. Aujourd’hui encore, quelques structures perpétuent la fabrication traditionnelle et montrent que le métier possède une capacité d’adaptation supérieure à celle de nombreux autres artisanats. Le savon peut changer de parfum, de forme, de clientèle ou de destination sans perdre entièrement son principe de fabrication.

Ce qui s’est réduit, c’est l’écosystème qui l’entourait. Tripoli n’est plus une ville où de nombreuses savonneries familiales participent simultanément à une production ordinaire. Le métier s’est resserré autour d’un nombre beaucoup plus faible d’acteurs, tandis que le Khan al-Saboun est devenu autant un lieu de mémoire qu’un lieu associé à la production et au commerce.

Le savon, lui, continue à être fabriqué. C’est précisément ce qui distingue ce métier de certains autres de la série : il n’est pas au seuil de la disparition, mais il a profondément changé de statut. Son avenir dépend moins de la possibilité technique de produire du savon que de la volonté de conserver une manière particulière de le faire.

À Tripoli, les pains continuent de sécher, les huiles continuent d’être parfumées et les anciennes voûtes du khan portent encore le nom du métier qui les a occupées. Pourtant, derrière cette permanence apparente se cache une transformation considérable. Le savon a survécu ; c’est le monde des massabneh qui s’est peu à peu effacé autour de lui.

Prochain article: Bourj Hammoud, les derniers cordonniers


 

Pourquoi le savon enlève-t-il la graisse ?

Le savon possède une structure chimique particulière. Une extrémité de ses molécules est attirée par l’eau, tandis que l’autre se lie plus facilement aux matières grasses. Lors du lavage, ces molécules entourent les particules graisseuses et les fragmentent en minuscules ensembles qui peuvent être entraînés par l’eau. Ce mécanisme explique pourquoi un mélange issu d’huile peut paradoxalement servir à enlever le gras. Les savonniers maîtrisaient ce résultat par l’expérience bien avant que la chimie moderne ne décrive précisément la réaction de saponification.

 

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