Tripoli, le cuivre au rythme du marteau

Dans les ateliers, les souks et les villages du Liban, certains métiers survivent encore grâce à quelques mains, quelques outils et une transmission devenue fragile. Cordonniers, fondeurs, verriers, dinandiers ou brodeuses perpétuent des gestes que l’industrie, la crise et l’absence de relève menacent de faire disparaître. Cette série explore ces savoir-faire, ceux qui les perpétuent encore et ce qu’ils racontent du Liban, de son histoire sociale et de ses transformations.

Autrefois, il fallait presque hausser la voix pour traverser la rue des cuivriers. Les marteaux frappaient le métal d’un atelier à l’autre et le bruit finissait par se confondre avec celui du souk. À Tripoli, le cuivre n’était pas seulement une marchandise. Il occupait des familles entières et entrait dans les cuisines, les cafés et les maisons sous forme de bassines, plateaux, cafetières, braseros ou marmites. Aujourd’hui, le métal est toujours là, mais le métier qui lui donnait forme s’est considérablement raréfié.

L’ancien Souk el-Nahhassine appartenait à cette organisation très particulière de la vieille ville, où les métiers se regroupaient par rues et par souks spécialisés. La Tripoli mamelouke, reconstruite après 1289 au pied de la citadelle, s’était structurée autour de khans, hammams, marchés et ateliers qui formaient une véritable géographie du travail. Le cuivre avait son souk, comme le savon, les tailleurs ou les bijoutiers avaient le leur. Cette concentration permettait de produire, vendre, apprendre et transmettre dans un même espace.

Une rue entière vouée au cuivre

Le Souk el-Nahhassine n’était pas un décor pittoresque ajouté après coup à la vieille ville. Il constituait une infrastructure économique. Les ateliers travaillaient à quelques mètres des boutiques, les enfants grandissaient au contact du métier et les commandes passaient directement du client à l’artisan.

Plusieurs familles de Tripoli et de sa région sont historiquement associées à ce travail du cuivre et du laiton, parmi lesquelles les Tartoussi, Hassoun, Azzou ou Talha. L’intérêt n’est pas de dresser une généalogie commerciale, mais de comprendre que le métier n’était pas isolé dans une échoppe. Il formait un réseau de familles et d’apprentis au sein duquel les gestes circulaient, se corrigeaient et se transmettaient.

Au début des années 1960, l’ancien Souk el-Nahhassine du cœur de Tripoli est détruit. Une partie des artisans se déplace alors, notamment vers Qalamoun, au sud de la ville, où le travail du cuivre continue à se concentrer le long de la vieille route. Ce déplacement change profondément le métier. La mémoire reste attachée au souk tripolitain, tandis que la production se poursuit ailleurs.

Cette rupture donne au sujet une dimension supplémentaire. Ce qui disparaît n’est pas seulement un artisanat, mais aussi un lieu collectif de transmission. Lorsqu’un souk entier travaille le même matériau, le métier se nourrit de la proximité. Lorsque les ateliers se dispersent, chaque artisan porte seul une part plus importante du savoir.

De la plaque au volume

La technique traditionnelle donne l’impression de reposer sur très peu de choses. Une plaque de cuivre ou de laiton, une tige ou une enclume métallique, un marteau, quelques poinçons ou ciseaux. L’essentiel ne tient pourtant pas dans les outils, mais dans la manière de les utiliser.

Pour fabriquer une bassine, un plateau profond ou un bol, l’artisan part d’une plaque plane qu’il martèle progressivement. Il ne creuse pas la matière et n’en retire presque rien. Il la déplace. À chaque coup, le métal se resserre, s’étire ou se courbe légèrement. La pièce tourne sous la main pendant que le marteau revient toujours au bon endroit, avec une force suffisamment régulière pour éviter bosses incontrôlées, fissures ou déformations.

La répétition donne sa forme au métal. Des centaines, parfois des milliers de coups finissent par transformer un disque plat en objet creux. Ce travail est d’autant plus exigeant que le cuivre réagit à la contrainte. Il durcit à mesure qu’on le frappe et peut devoir être chauffé afin de retrouver davantage de malléabilité.

Vient ensuite le décor. Le motif peut être dessiné ou reporté sur la surface polie, puis travaillé au burin ou au poinçon. Chaque petit impact crée une ligne, une texture, un relief. Certains décors géométriques, végétaux ou calligraphiques exigent une précision qui rapproche le dinandier du graveur.

Le travail à la main laisse une trace immédiatement perceptible. La surface n’est jamais parfaitement uniforme et deux pièces fabriquées selon le même modèle ne sont pas absolument identiques. C’est précisément ce que la production industrielle cherche généralement à éliminer et ce qui donne au travail artisanal sa singularité.

Du quotidien à l’objet décoratif

Pendant des siècles, le cuivre a surtout été utile. Sa très bonne conductivité thermique en faisait un matériau apprécié pour les casseroles et les récipients de cuisson. Bassines, marmites, cafetières et autres ustensiles faisaient partie de la vie domestique bien avant de devenir objets de décoration.

Mais le cuivre possédait aussi ses contraintes. Son entretien demandait du temps et, pour les ustensiles destinés à la cuisine, l’intérieur devait souvent être recouvert d’une fine couche d’étain. Ce revêtement, qui évitait notamment le contact direct des aliments avec le cuivre, s’usait progressivement et devait être refait.

L’arrivée massive de l’aluminium puis de l’acier inoxydable a changé les habitudes. Plus légers, moins coûteux, plus faciles à entretenir et disponibles en grandes séries, ces matériaux ont progressivement remplacé le cuivre dans les cuisines.

La conséquence ne fut pas la disparition immédiate du métier, mais son déplacement. Le plateau utilitaire devient plateau décoratif. Les grandes bassines de cuisine cèdent la place aux objets d’ornement, aux narguilés, aux braseros, aux verseuses et aux pièces destinées à être offertes ou exposées.

Le métier s’adapte donc en changeant de fonction. Pour survivre, l’objet artisanal cesse parfois d’être nécessaire et devient désirable.

Mais ce passage de l’utile au décoratif fragilise aussi son économie. Une casserole était achetée parce qu’il fallait cuisiner. Un plateau martelé à la main dépend davantage du goût, du tourisme, du cadeau et du pouvoir d’achat. La demande devient plus irrégulière et plus sensible aux crises.

Un métier déplacé, un savoir dispersé

Le déplacement d’une partie des artisans vers Qalamoun illustre cette transformation. Là, le cuivre continue à être travaillé, mais dans un environnement différent de celui du vieux souk. Les boutiques s’alignent le long de la route et la fabrication cohabite davantage avec la vente d’objets décoratifs ou de souvenirs.

Ce changement de géographie ne signifie pas que tout savoir-faire a disparu. Certains artisans ont transmis leur métier à leurs enfants et poursuivent la production. Mais l’échelle a changé. Quelques ateliers maintiennent désormais une technique qui avait longtemps fait partie de l’économie ordinaire de toute une rue.

La concurrence industrielle renforce cette fragilité. Une machine peut presser, emboutir ou graver une pièce en quelques minutes et reproduire exactement la même forme des centaines de fois. L’artisan, lui, reste soumis à un temps incompressible. Chaque volume exige une succession de gestes, chaque décor une série d’interventions, chaque erreur peut demander une correction.

C’est donc moins le cuivre lui-même qui est menacé que le temps nécessaire pour le travailler de cette manière.

Le métal continuera à circuler. On en trouvera dans les cuisines, dans les objets décoratifs et dans les boutiques. Mais rien ne garantit que le geste qui le transformait à partir d’une simple plaque restera suffisamment transmis pour continuer à exister comme métier.

Un apprentissage devenu fragile

La difficulté est la même que pour le verre soufflé de Sarafand ou la corne de Jezzine : les gestes sont faciles à décrire et longs à apprendre.

On peut montrer à quelqu’un comment tenir le marteau. Il faut beaucoup plus de temps pour lui apprendre à reconnaître quand le métal devient trop dur, à savoir où frapper pour relever une paroi sans la déformer et à maintenir une forme régulière au fur et à mesure qu’elle se construit.

Cette intelligence du geste repose sur une succession d’expériences minuscules. Elle se transmet dans l’atelier, par observation, correction et répétition. Lorsqu’une génération ne reprend pas le métier, aucune archive ne suffit à remplacer entièrement ce qui se perd.

C’est pourquoi la disparition progressive des souks spécialisés compte autant que celle des artisans. L’ancien souk était lui-même une école. Les enfants voyaient travailler plusieurs hommes, comparaient leurs techniques et entraient naturellement dans l’univers du métier. Lorsque cette concentration disparaît, l’apprentissage devient un choix beaucoup plus volontaire et beaucoup plus rare.

Tripoli possède encore son patrimoine mamelouk, ses khans, ses hammams et ses souks. Le cuivre continue lui aussi à apparaître dans les vitrines. Mais la présence de l’objet ne garantit pas celle du métier qui l’a produit.

Autrefois, on reconnaissait le Souk el-Nahhassine à l’activité de ses ateliers. Aujourd’hui, le cuivre brille encore, mais ceux qui savent partir d’une simple plaque pour lui donner forme sont beaucoup moins nombreux.

Prochain article: Tripoli, quand le savon se faisait au khan

Pourquoi fallait-il étamer les casseroles en cuivre?

Le cuivre conduit remarquablement bien la chaleur, ce qui explique son utilisation ancienne pour la cuisson. Mais certains aliments, notamment lorsqu’ils sont acides, peuvent réagir avec le cuivre nu. Les récipients étaient donc traditionnellement recouverts à l’intérieur d’une fine couche d’étain. Cette opération, appelée étamage ou blanchiment, devait être renouvelée lorsque le revêtement s’usait. Le recul des casseroles en cuivre a ainsi fragilisé un autre savoir-faire lié aux mêmes cuisines: celui des étameurs.

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