Dans les ateliers, les souks et les villages du Liban, certains métiers survivent encore grâce à quelques mains, quelques outils et une transmission devenue fragile. Cordonniers, fondeurs, verriers, dinandiers ou brodeuses perpétuent des gestes que l’industrie, la crise et l’absence de relève menacent de faire disparaître. Cette série explore ces savoir-faire, ceux qui les perpétuent encore et ce qu’ils racontent du Liban, de son histoire sociale et de ses transformations.
Au bout de la canne, le verre n’a encore aucune forme. C’est une masse orange, presque liquide, qui menace de s’affaisser dès que le mouvement ralentit. L’artisan tourne sans cesse le long tube métallique, souffle doucement, rapproche la matière du four, la reprend avec ses outils, souffle encore. Quelques minutes suffisent pour qu’apparaisse un vase, une bouteille ou une carafe, mais ces quelques minutes condensent des années d’apprentissage. À Sarafand, ancienne Sarepta, la fabrication du verre repose toujours sur cette alliance élémentaire entre le feu, le souffle, la gravité et la main.
La région possède une relation beaucoup plus ancienne avec le verre que les ateliers actuels. Dans le Levant méditerranéen, la technique du soufflage se diffuse à la fin de la période hellénistique et au début de l’époque romaine, révolutionnant la production des récipients. Sarepta, comme les grands centres phéniciens voisins de Sidon et Tyr, appartient à un territoire où les métiers du verre sont attestés depuis l’Antiquité. Il serait toutefois excessif d’affirmer que Sarafand a, à elle seule, inventé le verre soufflé. Les origines exactes de cette innovation restent débattues entre plusieurs centres levantins. Ce qui subsiste aujourd’hui relève donc moins d’une chaîne ininterrompue depuis deux millénaires que d’un savoir-faire moderne enraciné dans une région où le verre possède une histoire particulièrement ancienne.
Ce souffle qui change la matière
Avant l’apparition de la canne de verrier, fabriquer un récipient en verre exigeait des techniques longues de moulage, d’enroulement ou de façonnage autour d’un noyau. Le soufflage bouleverse cette économie. En introduisant de l’air dans une masse de verre chauffée, l’artisan peut obtenir rapidement un volume creux, allonger une bouteille, élargir un vase ou donner à une carafe une forme que quelques gestes suffisent ensuite à préciser.
Le principe paraît simple. La pratique l’est beaucoup moins. Il faut d’abord « cueillir » le verre en fusion à l’extrémité d’une longue canne creuse. La quantité prélevée dépend de l’objet désiré. Trop peu de matière et les parois seront trop fines, trop de verre et le poids compliquera la manipulation. La canne doit ensuite tourner presque continuellement afin d’empêcher la masse chaude de tomber sous l’effet de la gravité.
Le soufflage commence alors par petites impulsions. L’air introduit dans la canne crée une bulle au cœur de la masse. L’artisan chauffe de nouveau, tourne, étire, pince, ouvre ou resserre la matière selon la forme recherchée. Des outils métalliques permettent de travailler le col, le pied ou les parois. L’objet repasse plusieurs fois devant le feu car le verre perd rapidement sa malléabilité en refroidissant.
C’est cette succession de décisions instantanées qui transforme un procédé en métier. L’artisan ne suit pas seulement une série de gestes programmés. Il juge la viscosité à la couleur du verre, anticipe son affaissement, estime combien de secondes il peut le travailler avant de devoir le réchauffer. La matière ne reste jamais dans le même état suffisamment longtemps pour laisser place à l’hésitation.
L’apprentissage demande donc plusieurs années. Les témoignages recueillis auprès de verriers libanais évoquent souvent six à huit ans avant de réellement maîtriser la technique, avec un apprentissage traditionnel commencé très jeune. On apprend d’abord à porter les outils, préparer le four, faire tourner la canne, puis seulement à souffler et à maîtriser des formes plus complexes. Le geste passe davantage par l’observation et la répétition que par une transmission théorique.
Faire du neuf avec du verre cassé
L’une des particularités du métier à Sarafand tient aussi à sa matière première. Le verre n’a pas besoin d’être neuf. Bouteilles, vitres ou fragments récupérés peuvent être triés, nettoyés puis refondus pour devenir de nouveaux objets. L’atelier moderne installé dans la localité depuis les années 1960 s’est largement développé sur ce principe, faisant du soufflage traditionnel une forme ancienne de recyclage bien avant que le terme ne devienne omniprésent dans le discours environnemental.
Le processus possède quelque chose de très concret. Une bouteille qui semblait avoir achevé son existence retourne au four, perd sa forme, redevient une matière homogène et peut réapparaître quelques heures plus tard sous l’aspect d’un verre, d’un pichet ou d’un objet décoratif. Les légères variations de couleur, les bulles ou les irrégularités qui seraient considérées comme des défauts dans une production industrielle deviennent au contraire la signature du travail manuel.
Cette capacité de transformation a pris une dimension particulière après l’explosion du port de Beyrouth du 4 août 2020. Des dizaines de milliers de vitres avaient alors volé en éclats dans les quartiers proches du port. Des initiatives de collecte ont récupéré une partie de ce verre afin qu’il ne termine pas simplement dans les décharges. Plusieurs tonnes ont été dirigées vers des ateliers traditionnels, notamment à Sarafand, où elles ont été refondues et transformées en objets nouveaux.
La scène résume presque à elle seule la logique du métier. Une matière détruite dans une catastrophe peut retourner au feu et retrouver une fonction. Le geste de l’artisan ne répare pas l’objet brisé ; il efface sa forme précédente pour en créer une autre.
Mais cette faculté de recycler le verre ne suffit pas à garantir la survie de ceux qui le travaillent.
Le four impose son économie
La difficulté du métier se concentre dans un élément qui ne se voit presque pas sur l’objet terminé : l’énergie. Un four de verrier doit atteindre des températures extrêmement élevées, généralement supérieures à mille degrés, pour maintenir la matière dans un état suffisamment fluide. Les descriptions des ateliers traditionnels libanais évoquent des températures pouvant approcher 1 400 °C selon les différentes phases du travail et les installations utilisées.
Le problème n’est pas seulement d’atteindre cette chaleur, mais de la maintenir. Un four traditionnel ne peut être constamment éteint et rallumé comme un appareil domestique. Les variations thermiques brutales fragilisent sa structure et la remise en température exige beaucoup d’énergie. Lorsqu’une période de production commence, le foyer doit donc fonctionner presque en permanence.
Dans le contexte libanais, cette contrainte est devenue redoutable. Hausse du prix du combustible, manque d’électricité, crise économique et baisse du pouvoir d’achat pèsent directement sur la fabrication. Le coût d’un objet soufflé ne dépend pas seulement du verre récupéré, souvent bon marché, mais de tout ce qu’il faut consommer pour le transformer.
Face à lui se trouve un produit industriel fabriqué par milliers, dont chaque exemplaire sort identique au précédent et dont le coût unitaire diminue à mesure que les volumes augmentent. Le verre artisanal suit une logique inverse. Chaque pièce exige une intervention humaine, même lorsqu’elle reproduit un modèle connu. Deux verres issus du même atelier peuvent avoir des dimensions légèrement différentes, une nuance distincte ou une petite bulle emprisonnée dans la matière.
Cette irrégularité est précisément ce qui donne à l’objet sa valeur artisanale, mais elle le rend difficilement compétitif avec une production standardisée. Le temps de l’homme coûte davantage que celui de la machine.
Le verre se recycle, le geste non
La fragilité de Sarafand ne tient donc pas seulement aux fours ou au prix de l’énergie. Elle concerne surtout la transmission. Très peu d’ateliers perpétuent encore au Liban le soufflage traditionnel du verre, principalement dans quelques foyers connus de longue date. Lorsque le nombre de praticiens se réduit, chaque départ fragilise l’ensemble du métier.
Le problème est accentué par la longueur de l’apprentissage. On peut expliquer en quelques minutes comment créer une bulle dans le verre, mais il faut des années avant de savoir juger sans mesurer, corriger sans interrompre le mouvement, travailler suffisamment vite sans brutaliser la matière. Une grande part de cette compétence ne se transmet qu’en restant physiquement dans l’atelier, devant le four, à côté de quelqu’un qui sait déjà.
C’est précisément ce qu’aucune modernisation ne remplace facilement. Les fours peuvent changer, les matières premières évoluer, les objets être adaptés au goût contemporain, mais la maîtrise du souffle, du poids et de la température reste une connaissance corporelle. Si personne ne la reçoit, elle disparaît avec celui qui la possède.
Il serait pourtant trop simple de présenter ce métier comme une survivance condamnée. Le verre artisanal continue à trouver une clientèle, précisément parce que l’objet porte des caractéristiques que l’industrie élimine : légères asymétries, nuances imparfaites, épaisseur variable, trace du mouvement de la main. Il existe également une demande renouvelée pour les objets issus du recyclage et pour des productions dont l’origine et le mode de fabrication sont identifiables.
La question n’est donc pas de savoir si l’on continuera à utiliser du verre. Jamais probablement on n’en a utilisé autant. Elle est de savoir si, au milieu de cette production massive, il restera encore quelqu’un capable de cueillir une masse en fusion au bout d’une canne et de lui donner forme avec son souffle.
À Sarafand, la réponse tient aujourd’hui à très peu de mains. Le contraste est presque paradoxal : le matériau qu’elles travaillent possède une extraordinaire capacité à renaître. Une bouteille cassée peut être refondue encore et encore, perdre sa couleur, changer de fonction et recommencer une nouvelle vie. Le savoir-faire, lui, obéit à une logique beaucoup plus fragile.
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Pourquoi faut-il toujours faire tourner la canne?
Lorsque le verre sort du four, sa température très élevée le rend visqueux et extrêmement sensible à la gravité. Si l’artisan immobilise la canne, la masse commence rapidement à s’affaisser vers le sol et perd sa symétrie. Il faut donc la faire tourner presque continuellement afin de maintenir le verre centré autour de l’axe. Dans le même temps, l’artisan souffle, chauffe de nouveau la pièce et utilise ses outils pour modifier sa forme. La maîtrise du soufflage repose ainsi sur une coordination simultanée du souffle, de la rotation, de la température et de la gravité, ce qui explique la longueur de l’apprentissage





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