Bourj Hammoud, ceux qui réparent encore les meubles
À Bourj Hammoud, réparer plutôt que jeter : quelques artisans savent encore redonner vie aux tables, chaises et fauteuils. ©Ici Beyrouth

Dans les ateliers, les souks et les villages du Liban, certains métiers survivent encore grâce à quelques mains, quelques outils et une transmission devenue fragile. Cordonniers, fondeurs, verriers, dinandiers ou brodeuses perpétuent des gestes que l’industrie, la crise et l’absence de relève menacent de faire disparaître. Cette série explore ces savoir-faire, ceux qui les perpétuent encore et ce qu’ils racontent du Liban, de son histoire sociale et de ses transformations.  

Une chaise dont le pied ne tient plus, un fauteuil au tissu déchiré, une table fendue, une commode dont le placage se soulève. Dans beaucoup de maisons, ces accidents annoncent désormais la fin de l’objet. À Bourj Hammoud, quelques ateliers continuent pourtant de répondre autrement. On démonte, on recolle, on ponce, on remplace la pièce endommagée, on retend le tissu. Le mobilier ressort avec ses marques, parfois ses imperfections, mais prêt à reprendre sa place.

Réparer repose sur une idée devenue presque étrangère à la consommation contemporaine : ce qui est cassé n’est pas nécessairement arrivé au terme de son existence. Pendant longtemps, cette évidence faisait vivre menuisiers, ébénistes, rembourreurs et artisans du bois. Aujourd’hui, elle distingue un savoir-faire fragilisé par un marché où le neuf a souvent rendu la remise en état moins évidente.

À Bourj Hammoud, cette histoire possède une résonance particulière. Le quartier développé par les réfugiés arméniens au cours du XXᵉ siècle s’est construit autour d’une économie de petits ateliers. Le cuir, la chaussure, la bijouterie, le textile, le métal et le bois y ont longtemps coexisté. La réparation n’y constituait pas une activité marginale : elle appartenait à un monde où fabriquer et entretenir les objets relevaient d’une même économie.

Un quartier façonné par les ateliers

Bourj Hammoud n’a jamais été la capitale libanaise du mobilier, et lui attribuer ce rôle serait exagéré. Sa singularité tient ailleurs : dans la concentration de métiers manuels qui s’y sont développés avec l’installation des réfugiés arméniens à partir des années 1920 et 1930.

Les ateliers familiaux s’inséraient dans un réseau très dense. Un artisan pouvait trouver à proximité le bois, les tissus, les accessoires métalliques ou les compétences complémentaires nécessaires à son travail. Les savoirs circulaient eux aussi à petite échelle, souvent au sein de la famille ou entre maître et apprenti.

La menuiserie et la fabrication faisaient partie de cet ensemble. À côté de ceux qui produisaient tables, chaises ou armoires travaillaient ceux qui pouvaient les remettre en état. La frontière entre fabrication et réparation était d’ailleurs moins nette qu’aujourd’hui. Celui qui savait construire une chaise comprenait naturellement comment remplacer son pied, reprendre son assemblage ou consolider son dossier.

Cette connaissance de la construction reste au cœur du métier. Avant toute intervention, il faut comprendre comment l’ensemble tient.

Lire l’objet avant d’intervenir

Une chaise qui bouge n’a pas forcément besoin d’un clou supplémentaire. Un placage qui se soulève ne se traite pas comme une planche fendue. Un tiroir qui coince peut révéler une déformation du bois plutôt qu’un problème de glissière. Le premier travail consiste donc moins à agir qu’à observer.

Le restaurateur ou le menuisier cherche l’origine de la faiblesse. Il examine les assemblages, l’état du bois, les traces d’humidité, les interventions antérieures. Il doit déterminer ce qui peut être conservé et ce qui doit être remplacé.

Les gestes viennent ensuite. Une structure est démontée avec précaution, un assemblage nettoyé avant d’être recollé, une pièce manquante reproduite dans un bois compatible. Un placage décollé est remis en place, une moulure cassée reconstituée, une surface poncée avant de recevoir sa finition. Pour un fauteuil, le travail peut se poursuivre avec le rembourrage, les sangles, la mousse ou le tissu.

Le but n’est pas toujours de faire disparaître toutes les traces du temps. Dans une véritable restauration, intervenir trop fortement peut même diminuer l’intérêt de la pièce. Une patine ancienne, une petite irrégularité ou une marque d’usage appartient parfois à son histoire. Il faut donc savoir jusqu’où aller.

C’est ici que réparation et restauration se séparent. La première cherche avant tout à rendre l’objet utilisable. La seconde tente aussi d’en respecter les matériaux, la construction et l’apparence, en conservant autant que possible les éléments d’origine.

Dans les deux cas, le métier exige une capacité devenue rare : composer avec une structure qui impose déjà ses contraintes. Le fabricant part d’une matière et décide de la forme. Le réparateur, lui, hérite de défauts, d’accidents et parfois des interventions maladroites de ceux qui l’ont précédé.

L’arrivée du mobilier que l’on ne répare plus

Le recul de ces métiers tient aussi à une transformation de ce que nous achetons.

Le bois massif peut généralement être démonté, poncé, recollé et repris plusieurs fois. Une partie abîmée peut être reproduite, un assemblage consolidé. Même après des décennies, la matière conserve souvent suffisamment de substance pour permettre une intervention.

Une partie de la production industrielle contemporaine obéit à une logique différente. Panneaux de particules ou de fibres, revêtements minces, éléments standardisés et assemblages conçus pour une fabrication rapide permettent de proposer des prix relativement bas. Mais certaines de ces constructions supportent mal le démontage. Lorsqu’un panneau s’arrache autour d’une fixation ou gonfle sous l’effet de l’humidité, l’intervention peut devenir complexe et perdre son intérêt économique.

Cette évolution a profondément modifié la valeur du métier. Pourquoi consacrer plusieurs heures à une remise en état lorsque l’équivalent neuf coûte à peine davantage?

Elle a également transformé notre rapport aux objets domestiques. Une table ou une armoire n’est plus nécessairement achetée pour traverser plusieurs générations. Elle peut suivre une mode, accompagner quelques années d’une vie puis céder la place à une autre.

L’artisan intervient précisément là où cette logique trouve sa limite : lorsque l’on estime que l’existant mérite encore du temps et du travail.

Une seconde vie plutôt qu’un nouvel achat

Les dernières années ont toutefois modifié cette équation. L’effondrement du pouvoir d’achat à partir de 2019 a rendu le mobilier importé beaucoup plus coûteux pour de nombreux ménages. Puis l’explosion du port de Beyrouth, le 4 août 2020, a endommagé des milliers d’appartements, leurs portes, leurs fenêtres et leur ameublement. Des artisans ont alors été sollicités pour remettre en état ce qui pouvait encore l’être.

À Bourj Hammoud, des menuisiers ont constaté un retour de la demande. Le choix n’était pas nécessairement dicté par un nouvel attachement au patrimoine. Il répondait souvent à une nécessité très concrète : sauver une table ou un fauteuil peut coûter moins cher que d’en acheter un nouveau.

Ce regain d’activité ne signifie pourtant pas que le métier soit redevenu prospère. Le bois, les colles, les vernis, les tissus et les accessoires ont eux aussi augmenté. Certaines pièces ou essences sont difficiles à trouver. Le temps de travail, surtout, demeure incompressible.

C’est précisément ce temps qui distingue l’intervention artisanale. Une machine industrielle reproduit un élément à l’identique. Le restaurateur doit au contraire fabriquer ce qui manque en fonction de ce qui subsiste. Il faut retrouver une dimension, une courbe, parfois une teinte ou un grain suffisamment proches pour que l’ajout se fonde dans l’ensemble.

Le travail est rarement spectaculaire. Une intervention réussie est même souvent celle qui finit par ne plus attirer le regard.

Ce que la main apprend avec les années

La difficulté de transmettre le métier tient en grande partie à cette accumulation de connaissances discrètes. On peut enseigner l’usage d’une ponceuse ou d’une scie. Il est plus difficile d’expliquer exactement jusqu’où poncer un placage très mince, comment démonter un assemblage ancien sans le briser ou quelle pression appliquer à une pièce fragilisée.

Le bois lui-même impose une forme d’apprentissage. Il gonfle avec l’humidité, se rétracte, se fend, travaille selon le sens de ses fibres. Deux essences ne réagissent pas de la même manière et deux pièces du même âge peuvent avoir vieilli très différemment selon leur environnement.

Cette intelligence de la matière s’acquiert par l’expérience. Elle suppose des années passées à observer des structures cassées, à comprendre pourquoi elles ont cédé et à découvrir quelles interventions tiennent réellement dans le temps.

Des initiatives de formation professionnelle maintiennent encore à Bourj Hammoud des apprentissages liés à la menuiserie et au travail manuel. Elles montrent que ces savoir-faire ne sont pas condamnés à disparaître. Mais le contexte a changé. L’apprentissage familial, autrefois intégré à la vie quotidienne de nombreux ateliers, n’a plus la même évidence.

C’est là que ce métier rejoint les autres savoir-faire de cette série. Les tables, les chaises et les fauteuils ne vont évidemment pas disparaître. Ce qui devient rare, c’est la personne capable d’examiner une pièce endommagée et de savoir exactement où intervenir, ce qu’il faut conserver et ce qu’il faut refaire.

À Bourj Hammoud, ces ateliers défendent ainsi, parfois sans le revendiquer, une autre relation aux choses. Ils rappellent qu’entre conserver intact et jeter existe encore une troisième possibilité: intervenir pour faire durer.

Prochain article: Beyrouth, les derniers ferblantiers

Réparer ou restaurer, quelle différence?

Réparer consiste avant tout à rendre à une pièce sa solidité ou son usage. On recolle un assemblage, remplace un élément cassé, consolide un pied ou refait un rembourrage. Restaurer suppose une attention supplémentaire à l’histoire et aux matériaux de l’objet. L’intervention cherche alors à préserver autant que possible les éléments anciens, la construction et parfois la patine. Dans les deux cas, le principe reste le même : conserver ce qui peut encore l’être plutôt que repartir systématiquement de zéro.

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