Dans les ateliers, les souks et les villages du Liban, certains métiers survivent encore grâce à quelques mains, quelques outils et une transmission devenue fragile. Cordonniers, fondeurs, verriers, dinandiers ou brodeuses perpétuent des gestes que l’industrie, la crise et l’absence de relève menacent de faire disparaître. Cette série explore ces savoir-faire, ceux qui les perpétuent encore et ce qu’ils racontent du Liban, de son histoire sociale et de ses transformations.
Une semelle décollée, un talon usé, une fermeture cassée. Il y a quelques années, beaucoup auraient simplement remplacé la paire. Aujourd’hui, réparer redevient souvent plus avantageux que racheter, et les petites échoppes de cordonniers retrouvent une fonction que la consommation de masse semblait avoir reléguée au passé. Le paradoxe est saisissant : un métier annoncé comme condamné redevient utile sans être pour autant assuré de survivre.
Bourj Hammoud n’a pourtant jamais été seulement un quartier de réparateurs. Au XXᵉ siècle, il fut l’un des grands foyers libanais du cuir et de la chaussure. À partir des années 1920 et 1930, les réfugiés arméniens installés dans le quartier y développent une économie artisanale dense, fondée sur des compétences souvent emportées de l’exil. Tanneurs, fabricants de semelles, couturiers du cuir, maroquiniers et cordonniers travaillent à quelques rues les uns des autres. Toute une chaîne de production se met en place, suffisamment complète pour faire de Bourj Hammoud un véritable centre manufacturier.
Un quartier façonné par le cuir
L’histoire du métier se confond en partie avec celle de Bourj Hammoud lui-même. Les familles arméniennes arrivées au Liban après 1915 disposent de peu de capital, mais beaucoup possèdent des savoir-faire artisanaux transmis dans les villages et les villes de l’Empire ottoman. Le travail du cuir, la confection, la métallurgie et la joaillerie deviennent des moyens de reconstruire une vie économique dans le quartier qui s’étend progressivement à l’est de Beyrouth.
La chaussure occupe une place particulière dans cet ensemble. La fabrication mobilise plusieurs métiers à la fois : il faut du cuir, des semelles, du fil, des accessoires, des patrons, des machines capables de coudre des épaisseurs importantes et des artisans qui savent monter la chaussure sur une forme. Dans le Bourj Hammoud de l’après-guerre, cette proximité réduit les distances entre fournisseurs et ateliers. Le fabricant trouve ses matériaux dans le quartier, les apprentis observent plusieurs étapes de production et le client peut commander une paire ou la faire réparer presque au même endroit.
L’apprentissage se fait très tôt. Des témoignages recueillis au fil des décennies décrivent des enfants entrant à l’atelier après l’école, commençant par les tâches les plus simples avant d’apprendre à couper, coudre, coller ou monter une chaussure. Le métier ne s’acquiert pas dans une école spécialisée, mais dans une succession de gestes répétés auprès d’un père, d’un oncle ou d’un artisan plus expérimenté.
Cette organisation familiale explique la solidité du savoir-faire, mais aussi sa vulnérabilité actuelle. Tant que plusieurs ateliers travaillent côte à côte, la disparition de l’un ne remet pas en cause tout le métier. Lorsque la chaîne se réduit à quelques échoppes, chaque fermeture emporte avec elle une part plus importante de la mémoire technique.
Fabriquer, puis apprendre à réparer
Le cordonnier réparateur n’exerce pas exactement le même métier que le fabricant de chaussures, même si les deux compétences se recoupent souvent. Le fabricant part de pièces séparées et construit l’objet. Le réparateur intervient sur une chaussure qui a déjà vécu, s’est déformée avec le pied, a subi l’humidité, la poussière, la chaleur et l’usure.
Pour remplacer une semelle, il faut d’abord enlever l’ancienne sans abîmer la tige, nettoyer les surfaces, découper une nouvelle pièce, ajuster son épaisseur, la coller, parfois la coudre ou la fixer mécaniquement. Un talon demande un autre travail. Une couture ouverte exige de reprendre le cuir sans l’arracher. Une fermeture cassée, une botte trop étroite ou un sac endommagé réclament encore d’autres gestes.
La réparation repose donc sur une connaissance très concrète des matériaux. Le cuir ne réagit pas comme le daim, le caoutchouc comme un matériau synthétique, une chaussure cousue comme une chaussure essentiellement collée. L’artisan doit comprendre la manière dont l’objet a été fabriqué pour décider comment prolonger sa vie.
Les machines anciennes qui subsistent dans certaines échoppes racontent elles aussi cette continuité. Robustes, souvent mécaniques ou semi-manuelles, elles peuvent coudre des épaisseurs impossibles à travailler avec une machine domestique. Leur apparente simplicité cache une grande précision : le pied de la chaussure laisse peu de place à l’erreur et la couture doit suivre une forme déjà imposée.
Autrefois, ces compétences servaient aussi à fabriquer entièrement une paire. Des témoignages du début des années 2000 décrivent encore des ateliers où plusieurs générations confectionnaient des chaussures sur mesure. En 2015, certains artisans de Bourj Hammoud continuaient à produire, transformer ou personnaliser des chaussures, tout en réparant celles qui leur étaient confiées.
L’industrie réduit toute une chaîne
Le recul commence bien avant 2019 avec la transformation du marché de la chaussure. Les produits fabriqués industriellement et importés en grande quantité, notamment de Chine et de Turquie, deviennent difficiles à concurrencer pour les petits ateliers locaux. La production en série réduit les coûts, uniformise les modèles et impose des rythmes auxquels l’artisanat familial ne peut répondre.
Ce phénomène affecte progressivement toute la filière. Lorsque les fabricants de chaussures ferment, les fournisseurs de semelles vendent moins. Lorsque les tanneries disparaissent, le cuir doit être importé ou acheté ailleurs. Lorsque le nombre d’ateliers diminue, les apprentis ont moins de lieux où apprendre. La fragilisation du cordonnier n’est donc qu’un élément d’un recul plus vaste du cuir à Bourj Hammoud.
Une enquête publiée en 2026 décrit cette contraction avec netteté : le quartier comptait autrefois des dizaines de tanneries alimentant une importante industrie de la chaussure, tandis qu’il ne subsiste aujourd’hui qu’une poignée d’entreprises familiales actives dans le cuir. La guerre civile avait déjà dispersé une partie de la main-d’œuvre, certains artisans se déplaçant vers d’autres quartiers ou quittant le pays, avant que la concurrence des importations n’accélère encore le mouvement.
Le réparateur possède cependant un avantage sur le fabricant : son service ne peut pas être importé. Une chaussure abîmée doit être examinée là où se trouve son propriétaire. Il faut adapter la réparation à l’état précis de l’objet. Cette impossibilité de délocaliser le geste explique en partie pourquoi certaines petites échoppes ont mieux résisté que les unités de fabrication.
Une seconde vie pour les objets
À partir de 2019, les habitudes de consommation changent brutalement. Des chaussures, sacs, vêtements ou meubles que l’on aurait auparavant remplacés reviennent chez les réparateurs. En 2022, plusieurs reportages à Bourj Hammoud constataient cette évolution : prolonger la vie d’une paire ou d’un sac était redevenu économiquement rationnel.
Ce regain d’activité ne constitue pourtant pas une renaissance complète du métier. Les fournitures ont elles aussi renchéri, qu’il s’agisse des semelles, de la colle, du cuir, du fil ou des accessoires, et les marges des petits ateliers restent étroites. La réparation retrouve donc une utilité sans retrouver nécessairement la stabilité économique qui permettrait d’attirer une nouvelle génération.
Le changement est néanmoins révélateur. Pendant des décennies, remplacer un objet usé apparaissait comme le choix le plus simple. Désormais, la capacité à le réparer retrouve une valeur très concrète. Le cordonnier redevient celui qui peut ajouter des mois ou des années à la vie d’une paire.
Une transmission incertaine
Bourj Hammoud reste l’un des rares quartiers où cette culture de l’atelier demeure perceptible. Le cuir y côtoie encore la couture, le métal, la mode et d’autres métiers manuels qui ont longtemps façonné son identité économique. Mais transmettre un savoir-faire suppose qu’un jeune accepte de consacrer suffisamment de temps à ce qu’une formation rapide ne peut pas enseigner.
Savoir si une semelle mérite encore d’être sauvée, comment renforcer une couture sans rigidifier le cuir ou comment redonner une forme correcte à une chaussure déformée relève d’une expérience accumulée. La réparation traite chaque objet comme un cas particulier. Deux chaussures du même modèle ne vieillissent pas de la même manière : elles portent la démarche, le poids et les habitudes de celui qui les a utilisées.
C’est peut-être ce qui explique la résistance du métier. Il subsiste moins comme vestige du passé que parce qu’il continue à accomplir quelque chose que la production industrielle ne sait pas totalement remplacer.
Bourj Hammoud conserve ainsi un étrange renversement de son histoire. Le quartier qui fabriquait autrefois une partie des chaussures du pays accueille désormais surtout ceux qui viennent prolonger la vie de celles qu’ils possèdent déjà.
Prochain article: Bourj Hammoud, ceux qui réparent encore les meubles
Cordonnier et fabricant de chaussures, quelle différence?
Le fabricant construit une chaussure à partir de ses différentes composantes : cuir ou textile, doublure, forme, semelle, talon et éléments de fermeture. Le cordonnier réparateur intervient sur une paire déjà portée et remplace ou restaure les parties endommagées. À Bourj Hammoud, ces deux activités ont longtemps coexisté dans un même écosystème du cuir. Le recul de la fabrication locale a rendu la réparation beaucoup plus visible, mais celle-ci conserve une partie des compétences techniques issues de l’ancien métier de la chaussure.





Commentaires