Au Liban, les traditions ne se limitaient pas aux grandes fêtes ou aux cérémonies religieuses. Elles réglaient aussi les gestes ordinaires, les visites, les repas, les mariages, les deuils, les saisons et les relations de voisinage. Certaines perdurent, d’autres se sont transformées ou effacées. Cette série revient sur ces usages qui racontent moins un folklore figé qu’une manière de vivre ensemble.

Le dimanche, on ne demandait pas toujours ce qu’on allait faire. On savait chez qui l’on allait déjeuner. La messe pour les familles pratiquantes, le repas chez les parents ou les grands-parents, puis une visite ou une promenade composaient un programme rarement remis en question. Les enfants suivaient, les adultes retrouvaient leurs habitudes et la journée s’organisait autour de rendez-vous familiaux dont personne ne songeait nécessairement à discuter l’horaire.

Ce calendrier n’était ni universel ni identique dans toutes les communautés libanaises. Le dimanche revêt une importance religieuse particulière pour les chrétiens, tandis que le vendredi occupe une place spécifique dans la pratique musulmane. Mais comme jour de repos hebdomadaire, le dimanche a longtemps offert à de nombreuses familles, indépendamment de leur confession, l’occasion de se retrouver. Une journée moins consacrée aux projets individuels qu’aux obligations et aux plaisirs collectifs.

Du réveil au déjeuner, un dimanche bien réglé

Dans les familles chrétiennes pratiquantes, la matinée commençait souvent par la messe. On s’habillait plus soigneusement que les autres jours, les enfants accompagnaient leurs parents et la sortie de l’église se prolongeait parfois sur le parvis. On saluait des connaissances, on prenait des nouvelles, on échangeait quelques mots avec des cousins ou des voisins. Dans les villages, ces rencontres participaient à la vie locale autant qu’à la pratique religieuse. Ailleurs, la matinée se déroulait plus tranquillement, entre repos, courses et préparatifs du repas.

Car le véritable rendez-vous était souvent celui du déjeuner. Les enfants mariés revenaient chez leurs parents avec leur propre famille, les cousins se retrouvaient et les grands-parents attendaient que tout le monde soit arrivé pour passer à table. Dans certaines maisons, la préparation commençait dès la veille. Kebbé au four, feuilles de vigne, légumes farcis, poulet aux pommes de terre ou plats mijotés : le menu dépendait des habitudes familiales, des régions et des moyens, mais chacun connaissait les spécialités de la maison.

Le repas pouvait s’étirer pendant des heures. On parlait des études, du travail, des mariages, des difficultés économiques et, inévitablement, de politique. Les enfants circulaient entre la table et les pièces voisines, tandis que les adultes poursuivaient leurs discussions autour du café. Les conversations n’étaient pas toujours paisibles. Les désaccords familiaux trouvaient aussi leur place dans ces réunions où plusieurs générations, avec leurs opinions et leurs tempéraments, se retrouvaient face à face.

Le déjeuner dominical entretenait également une certaine discipline familiale. On ne déclinait pas toujours facilement l’invitation des parents. Une absence pouvait susciter des questions, parfois des reproches. Les jeunes adultes auraient volontiers consacré leur journée à d’autres activités, mais la présence au repas restait, dans certaines familles, une obligation tacite. Et derrière ces tablées généreuses se cachait un travail considérable, souvent assuré par les mères et les grands-mères. Courses, cuisine, service et vaisselle occupaient une bonne partie de leur journée. Le dimanche des uns n’était donc pas nécessairement celui des autres.

L’après-midi appartenait encore à la famille

Après le déjeuner venait le temps du café, parfois de la sieste, tandis que les enfants retrouvaient leurs cousins. Les adultes décidaient ensuite de rendre visite à un parent âgé, de passer chez un oncle ou une tante, ou de sortir prendre l’air. La journée suivait un rythme assez souple, mais les activités restaient largement collectives.

À Beyrouth, la corniche constituait une destination familière pour les promenades dominicales. On y marchait face à la mer, on s’arrêtait pour une glace ou un café, on retrouvait parfois des connaissances. Dans les régions montagneuses, les familles pouvaient profiter du jour de repos pour rejoindre un village voisin, rendre visite à des proches ou s’attarder sur une terrasse. D’autres préféraient une promenade en voiture, un arrêt devant un paysage ou quelques heures dans la maison familiale du village.

Ces sorties n’avaient rien de nécessairement spectaculaire. Elles prolongeaient le temps passé ensemble et permettaient aux enfants de fréquenter leurs cousins, aux adultes de maintenir leurs relations et aux grands-parents de voir grandir les plus jeunes. Dans bien des familles, les générations se côtoyaient ainsi chaque semaine, sans qu’il soit nécessaire d’organiser une réunion particulière.

Le dimanche avait cependant ses limites. À mesure que l’après-midi avançait, il fallait songer au retour. Les enfants retrouvaient leurs cartables, les devoirs parfois inachevés, les adultes préparaient la semaine de travail. La journée se terminait avec cette légère contrariété familière des fins de week-end. Le lendemain, chacun reprendrait ses occupations jusqu’au prochain rendez-vous.

Quand le rendez-vous n’est plus automatique

Les habitudes dominicales ont évolué avec les modes de vie. Les familles ne résident plus nécessairement dans le même quartier ou la même ville, les horaires professionnels sont moins uniformes et les déplacements peuvent demander plusieurs heures. Certains travaillent le dimanche dans le commerce, la restauration, les établissements de santé ou les services. D’autres souhaitent simplement disposer de leur journée libre sans devoir répondre à un programme familial déjà établi.

Au Liban, l’expatriation a ajouté une dimension particulière à cette transformation. Les enfants vivent parfois à Paris, Dubaï, Montréal ou ailleurs, tandis que leurs parents vieillissent dans la maison où se tenaient autrefois les déjeuners du dimanche. Les réunions se concentrent alors sur les vacances, les fêtes et les retours estivaux. Il arrive qu’un téléphone posé au milieu de la table permette à un absent de participer quelques minutes à la conversation.

Les repas familiaux n’ont pas disparu pour autant. Dans de nombreuses maisons, ils continuent de rythmer les dimanches. Mais leur organisation demande davantage de souplesse. On se retrouve une semaine sur deux, on alterne entre les parents et les enfants, on choisit parfois un restaurant pour éviter à une seule personne de préparer le repas. Les messages circulent plusieurs jours à l’avance pour savoir qui sera présent et à quelle heure.

Le changement tient surtout à cette nécessité de se mettre d’accord. Ce qui allait autrefois de soi dépend désormais des emplois du temps, des distances et des disponibilités de chacun. La réunion familiale demeure un rendez-vous important, mais elle entre en concurrence avec d’autres façons de profiter du repos.

Dans certaines maisons, la table est toujours dressée le dimanche à la même heure. Quelques chaises restent pourtant inoccupées pendant des mois, en attendant les vacances ou le prochain retour au pays. Le dimanche n’a pas disparu. Ce sont parfois ceux qui s’asseyaient autour de la table qui sont partis.

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