Au Liban, les traditions ne se limitaient pas aux grandes fêtes ou aux cérémonies religieuses. Elles réglaient aussi les gestes ordinaires, les visites, les repas, les mariages, les deuils, les saisons et les relations de voisinage. Certaines perdurent, d’autres se sont transformées ou effacées. Cette série revient sur ces usages qui racontent moins un folklore figé qu’une manière de vivre ensemble.

Un poêle allumé, quelques mandarines sur la table, des tasses de café et le claquement des dés sur un plateau de trictrac. Dans bien des maisons libanaises, les soirées d’hiver se déroulaient ainsi, entre parents, voisins et amis venus passer quelques heures ensemble. On jouait aux cartes, on racontait des histoires, on échangeait les nouvelles. Les enfants écoutaient les adultes, parfois bien après l’heure du coucher, tandis que les conversations se prolongeaient sans que personne regarde sa montre.

Ces réunions, que l’on pourrait appeler veillées, n’avaient pas nécessairement besoin d’une occasion particulière. Elles faisaient partie des habitudes de sociabilité, dans les villages comme dans certains quartiers urbains. Avant que les écrans ne multiplient les distractions individuelles, la soirée se construisait largement autour des personnes présentes. On venait autant pour discuter que pour jouer, et parfois simplement pour écouter.

Cartes, tawlé et longues soirées d’hiver

Le café accompagnait les conversations, parfois remplacé par du thé, tandis que circulaient fruits secs, graines, noix ou douceurs. La tawlé, nom courant du trictrac au Liban, occupait une place de choix. Les dés roulaient, les pions claquaient sur le bois et les joueurs commentaient leurs coups avec une mauvaise foi parfois réjouissante. Les parties pouvaient durer longtemps, entre plaisanteries, rivalités anciennes et protestations bruyantes. Les jeux de cartes, notamment le tarneeb selon les familles, animaient également les réunions.

Ces distractions ne se limitaient pas aux maisons. Les cafés de village accueillaient leurs habitués autour des plateaux de jeu, tandis que les veillées domestiques réunissaient plus facilement plusieurs générations. Certains jouaient, d’autres discutaient ou observaient. Des femmes tricotaient, brodaient ou cousaient tout en participant aux échanges, et les enfants apprenaient les règles des jeux en regardant les adultes. Plusieurs activités pouvaient ainsi coexister dans une même pièce, sans empêcher la conversation.

L’hiver favorisait particulièrement ces rassemblements. Dans les villages de montagne, le froid, la pluie et parfois la neige limitaient les sorties. On se retrouvait près du poêle à bois ou à mazout, selon les maisons et les époques. Les soirées offraient un moment de détente après les occupations de la journée, même si les travaux domestiques ne s’interrompaient pas pour autant. L’été, les réunions pouvaient gagner les terrasses, les cours ou les balcons, où l’on profitait de la fraîcheur nocturne.

La veillée ne répondait donc pas à un rituel uniforme. Elle variait selon les saisons, les régions, les moyens des familles et les habitudes du voisinage. Son principe demeurait cependant reconnaissable : passer du temps ensemble sans qu’une activité particulière soit indispensable pour justifier la rencontre.

Les histoires qui passaient d’une génération à l’autre

Les jeux ne constituaient qu’une partie de ces soirées. La conversation occupait souvent l’essentiel du temps. On commentait les nouvelles du village, les événements familiaux, les mariages à venir, les récoltes ou les difficultés du moment. Les visiteurs rapportaient ce qu’ils avaient appris au marché, au travail ou dans une autre localité. Avant la généralisation des moyens d’information modernes, ces échanges contribuaient à faire circuler les nouvelles, mais aussi les rumeurs et les jugements.

Les anciens racontaient volontiers des épisodes de leur jeunesse, des histoires de famille, des querelles oubliées ou des anecdotes concernant des personnages du village. Certains récits revenaient régulièrement, avec des détails parfois modifiés au fil des années. Les enfants découvraient ainsi les surnoms, les liens de parenté, les événements marquants et les souvenirs d’un monde qu’ils n’avaient pas connu. Une partie de la mémoire familiale se transmettait de cette manière, sans livres ni enregistrements.

Dans certaines régions, les contes populaires et les formes de poésie chantée trouvaient également leur place. Une personne pouvait entonner un ataba ou un mijana, formes traditionnelles de chant poétique présentes dans le Levant, ou raconter une histoire drôle que l’assistance connaissait déjà. La figure du hakawati, conteur public autrefois présent dans certains cafés, appartenait à une tradition voisine, même si les récits familiaux étaient généralement plus spontanés et moins théâtralisés.

Cette convivialité avait aussi ses contraintes. Les adultes monopolisaient parfois la parole, les enfants devaient se taire et les femmes continuaient souvent à servir les boissons ou à accomplir des travaux domestiques pendant que les hommes jouaient. Les discussions pouvaient dégénérer en disputes politiques ou familiales, et la proximité favorisait les commérages autant que la solidarité. Les veillées n’étaient pas des parenthèses idéales, mais des moments où se retrouvaient, avec leurs qualités et leurs défauts, les membres d’une même communauté.

Ces écrans qui ont changé les soirées

L’arrivée de la radio, puis de la télévision, a progressivement transformé ces habitudes. La télévision n’a pas immédiatement mis fin aux réunions. Dans certaines familles, elle a même constitué une nouvelle occasion de se retrouver. On regardait ensemble une émission, un feuilleton ou un événement retransmis, avant de commenter ce que l’on venait de voir. La soirée restait collective, même si l’attention se déplaçait désormais vers l’écran.

Avec la multiplication des téléviseurs, puis l’arrivée des ordinateurs, des téléphones portables et des plateformes numériques, les distractions sont devenues plus individuelles. Plusieurs membres d’une famille peuvent aujourd’hui passer la soirée sous le même toit sans regarder le même programme ni participer aux mêmes conversations. Les rythmes professionnels, les déplacements et la dispersion des familles ont également réduit les occasions de se réunir régulièrement.

Au Liban, les difficultés économiques et les coupures d’électricité ont parfois favorisé des moments de conversation ou des parties de cartes improvisées. Mais ces circonstances ne suffisent pas à recréer les habitudes d’autrefois. Les modes de vie ont changé, tout comme les relations de voisinage et la place accordée aux loisirs.

Les veillées n’ont pourtant pas complètement disparu. La tawlé et les cartes continuent d’animer de nombreuses maisons et cafés. Les réunions familiales se prolongent encore autour d’une conversation, d’un récit ou d’une chanson. Dans certains villages, les soirées entre voisins demeurent une pratique familière, même si elles sont moins systématiques qu’auparavant.

Autrefois, on pouvait passer plusieurs heures à écouter une histoire déjà racontée, à suivre une partie interminable ou à discuter de presque rien. Aujourd’hui, les distractions ne manquent pas, mais le temps partagé se trouve plus facilement interrompu. 

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