Cette deuxième partie sur la violence éducative propose une réflexion sur les mécanismes psychiques et sociaux de la violence éducative. Elle montre que frapper un enfant ne transmet pas la loi, bien au contraire, cela lui enseigne l’arbitraire, la peur et souvent la violence à son tour.
L’enfant battu aime ses parents. Sa survie affective en dépend. Il ne peut pas se dire facilement que ceux qui sont tout son monde lui font du mal. Alors, il déplace le mal en lui. Il devient l’enfant mauvais, l’enfant ingrat, l’enfant qui mérite. Cette intériorisation est l’une des racines les plus profondes de la répétition. Devenu parent, il peut se retrouver face à son propre enfant comme devant une scène ancienne qui se rejoue à son insu. Le cri de l’enfant réveille le cri qu’on lui a interdit. L’insolence de l’enfant réveille l’humiliation qu’il a dû avaler. La liberté de l’enfant devient insupportable parce qu’elle met en cause l’ordre psychique sur lequel il a bâti sa survie. Il frappe alors parfois moins son enfant réel que l’enfant libre qu’il n’a pas pu être.
Le châtiment corporel engage toujours le corps de l’enfant, ses fesses, sa nudité parfois, sa honte, son exposition, sa soumission. Il peut devenir, chez certains adultes, le théâtre d’une jouissance de domination qui dépasse largement la prétendue correction. Le sadisme peut se cacher dans le ton de celui qui dit « c’est pour ton bien » tout en savourant l’écrasement de l’autre. La question clinique n’est pas seulement de savoir si l’adulte a frappé. Elle est aussi de savoir ce qui, en lui, s’est satisfait au moment où l’enfant s’est tu.
C’est pourquoi la violence familiale peut être comprise comme une faiblesse, mais pas au sens banal d’un manque de caractère. Elle est faiblesse de la fonction symbolique. Faiblesse de la capacité à différer l’acte. Faiblesse de la contenance. Faiblesse de l’adulte devant l’angoisse que l’enfant réveille en lui. Le parent violent se vit souvent comme tout-puissant, mais cette toute-puissance est une façade. Il frappe parce qu’il ne parvient plus à parler, à penser, à attendre, à représenter. Il transforme son impuissance psychique en puissance corporelle. Il se restaure narcissiquement en s’en prenant à celui qui ne peut pas répondre à armes égales. La violence n’est donc pas l’excès de l’autorité. Elle en est l’échec.
La famille violente est souvent une famille où la loi a été confondue avec le bon vouloir du plus fort. Or la loi véritable ne dépend pas de l’humeur. Elle ne frappe pas plus fort les jours de fatigue. Elle ne varie pas selon l’alcool, la frustration conjugale, la déception sociale ou l’humiliation professionnelle du parent. La loi protège l’enfant de l’arbitraire adulte autant qu’elle protège les adultes du chaos pulsionnel de l’enfant. Dans une famille suffisamment juste, l’enfant peut entendre que certains actes sont interdits, que certaines paroles blessent, que certaines limites ne se franchissent pas. Mais il apprend aussi que les adultes eux-mêmes sont soumis à ces mêmes limites. Cette symétrie devant la loi est fondamentale. Elle ne supprime pas l’asymétrie des places. Elle l’humanise.
L’exemple de la Suède a souvent été évoqué parce qu’il a marqué une rupture historique. En 1979, la Suède est devenue le premier pays à interdire explicitement tous les châtiments corporels infligés aux enfants, y compris au sein du foyer. Depuis, de nombreux pays ont suivi, même si la protection demeure très inégale à l’échelle mondiale. La portée d’une telle loi ne réside pas seulement dans la sanction. Elle réside dans le changement d’imaginaire. Une société qui interdit la violence éducative dit aux parents qu’ils ne sont pas seuls, mais aussi qu’ils ne sont pas souverains. Elle dit à l’enfant que son corps n’est pas une propriété familiale. Elle déplace la frontière entre l’intime et le politique. Car la famille n’est pas un petit État fermé dans lequel le parent pourrait exercer une souveraineté absolue. Elle est le premier lieu où l’enfant découvre ce qu’est une loi. Si cette loi se présente sous la forme du coup, il apprendra que le pouvoir se prouve dans la domination. Si elle se présente sous la forme d’une limite juste, il pourra apprendre que l’interdit n’est pas forcément une humiliation.
Les autorités pédagogiques, religieuses et sociales ont joué, selon les lieux et les époques, un rôle considérable dans la légitimation de cette violence. L’école a longtemps frappé au nom de l’attention, de la mémoire, de l’obéissance et du respect. Certaines traditions religieuses ont confondu l’obéissance avec la vertu, le corps de l’enfant avec un lieu de redressement moral, la souffrance infligée avec une purification. Les sociétés autoritaristes apprécient mieux les enfances soumises, parce qu’elles préparent des adultes plus enclins à accepter l’ordre sans discussion. Là encore, Alice Miller est précieuse lorsqu’elle relie la pédagogie noire à une culture de l’obéissance. Elle montre comment l’enfant à qui l’on interdit de sentir sa douleur peut devenir un adulte qui ne reconnaît plus la douleur d’autrui.
L’écrivain Robert Musil, dans Les Désarrois de l’élève Törless, offre une illustration littéraire d’une grande puissance. Le pensionnat où réside cet enfant y apparaît comme un laboratoire où l’autorité officielle est à la fois présente et absente. Les adultes incarnent l’institution, mais quelque chose leur échappe. Entre élèves, une scène de domination se met en place autour de l’élève Basini, humilié, soumis, livré aux jeux cruels de ses camarades Reiting et Beineberg, tandis que Törless observe, fasciné, troublé, partagé entre dégoût, curiosité et vertige. Ce roman ne parle pas seulement de sadisme adolescent. Il montre ce qui arrive lorsque la loi symbolique se retire et laisse place à des hiérarchies sauvages. Les enfants ne deviennent pas spontanément bons parce qu’on les abandonne à eux-mêmes. Mais ils ne deviennent pas justes parce qu’on les dresse par la violence. Ils ont besoin d’adultes capables d’incarner une loi qui ne soit ni tyrannie ni démission.
Chez Musil, la violence n’est pas seulement dans les actes. Elle est dans l’expérience intérieure de celui qui regarde et ne sait que faire de ce qu’il ressent et voit. Törless est pris dans une crise de pensée. Il éprouve l’énigme du corps, du pouvoir, de l’humiliation, du désir, de la lâcheté. Le roman montre combien la violence exerce une fascination lorsqu’elle n’est pas nommée. Elle attire parce qu’elle semble ouvrir un accès brutal à l’intime des êtres. Celui qui domine croit voir l’autre mis à nu. Celui qui regarde croit découvrir une profondeur interdite. Mais cette vérité est mensongère. L’humiliation ne révèle pas l’essence de la victime. Elle révèle la structure du dispositif qui la produit.
Appliqué à la famille, ce point est essentiel. L’enfant humilié ne révèle pas son mauvais fond en pleurant, en mentant, en se taisant, en se crispant ou en provoquant encore. Il révèle l’impasse dans laquelle on l’a placé. Les parents violents interprètent souvent les défenses de l’enfant comme des preuves supplémentaires de sa faute. Il ment parce qu’il est vicieux, alors qu’il ment parfois parce que la vérité est devenue dangereuse. Il se tait parce qu’il est insolent, alors qu’il se tait parce que parler ne sert plus à rien. Il frappe son frère ou sa sœur parce qu’il est violent, alors qu’il rejoue peut-être, à son échelle, la seule grammaire relationnelle qu’on lui a transmise. L’enfant violent peut être un enfant qui a appris trop tôt que la relation se règle par la force. Cela n’excuse pas ses actes mais oblige à les comprendre.
