"Voici donc quelques rire, quelques vins, quelques blondes." L’invitation à la débauche à tout-va inaugure la chanson de Jacques Brel. On a tous eu notre Jojo. On a tous encore notre Jojo. Et puis il y a Jef.

Jojo c’est nous avant notre trépas. C’est l’unique ami à qui on confie nos secrets qu’il emportera avec lui dans ce trou noir que chapeaute un ciel grondant de colère. Jojo conduit la voiture de Brel. Il fait partie de tous ses déplacements. Il a à cœur la réussite de Brel. Comme s’il en allait de la sienne.

Jojo, une chanson obituaire. Son cercueil sera suivi par le chanteur et sa poésie qui transcende le temps jusqu’à nous parvenir. Il n’y aura pas de procession, pas de lilas, pas des chrysanthèmes, du moins je l’espère, rien qu’une chanson intemporelle pour enchâsser la mort dans l’immortalité. Son pseudonyme figure sur le dernier album de Brel, Les Marquises. Un dernier hommage pour le dernier des humains.

"Six pieds sous terre, Jojo, tu n’es pas mort, six pieds sous terre, je t’aime encore." Il se fait une place imaginaire dans la même bière pour chanter encore pour la dernière fois. Jojo chante même mort.

Jojo, un petit homme qui ne paie pas de mine mais qui a la mine fraîche. Il se fait tout petit tout en étant fort. Les cheveux poivre et sel, le nez éclaté par la vie. Brel aime Jojo "jusqu’à la déchirure". Brel est toujours entouré de bon amis prêts à lever le coude quand le Belge le souhaite, le désire. Jojo répond à l’appel. Buvons un autre coup. La bière est fraîche et eux le sont moins.

Brel, en déni total face à cette disparition inattendue, tremble et pleure.

Et puis il y a Jef.

Jef est à l’ombre. Ode et insigne d’honneur à l’amitié indéfectible. Jef est fauché. Il est soûl comme une valise. Il pleure. Il déverse de grosses gouttes de larmes dans sa bière. Brel est là. À lui tendre une main blanche. Sans rides. En toute pureté. Amicale. L’ambiance est en mise en place. Jef est fracassé par les regrets et la tristesse. Brel arrive. L’espoir au talon. La couleur de l’espoir est rouge vin. Il le supplie. Il lui ment. Il lui fabule des contes où ils seront riches, eux les fauchés. Brel l’appelle. "Viens Jef. Viens Jef." Il n’est plus seul Jef. Il y a Brel avec sa gueule chevaline qui le supplie de venir partager ses trois sous pour boire, pour manger et pour voir "les filles de chez la mère Andrée". Le crescendo s’entame. Monte. Volcanique. Lava d’émotions. Jef veut se jeter à l’eau "pour une fausse blonde". Il se donne en spectacle. Les gens s’arrêtent. Ils le prennent en pitié. Le refrain éclate comme un phare au milieu de la nuit. "Viens Jef. Viens." Le cri sort du ventre. Le déchire. "Viens Jef. Viens." L’amitié est indéfectible. Jef est dans le caniveau. Brel s’y plonge pour lui prêter main forte. Jef "n’est plus tout seul". Brel sacrifiera sa guitare pour devenir hispanique. Deux poivrots où le rêve l’emporte sur la réalité: ils seront Rockefeller. Brel l’invite derechef au rêve, à l’espérance, à l’avenir, le sien, le leur, le leurre. La déchirure se cicatrise par un bénin "ouais, Jef" qui va confronter courageusement les hoquets de la vie.

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