Le monastère rupestre de Qannoubine fut fondé par Théodose le Grand vers la fin du IVe siècle dans l’une des gorges de la Kadicha qui foisonne de couvents et d’ermitages. Il fut le siège patriarcal maronite de 1440 à 1854. C’est le patriarche Estéphanos Douayhi, mort en 1704, qui va marquer l’église principale de son empreinte en y faisant peindre la fresque la plus emblématique du patrimoine maronite.

La grande fresque du couronnement de la Sainte Vierge à Qannoubine : Marie est couronnée par le Père, le Fils et Saint Esprit. À ses pieds, la forêt des cèdres du Liban où s’avancent les 15 patriarches de Qannoubine en procession. ©Bassam Abou Zeid

Estéphanos Douayhi se fait représenter dans cette fresque parmi les autres patriarches maronites, marchant en procession vers la scène du couronnement de Marie. Au total, ce sont 26 patriarches qui siégèrent à Qannoubine. Cependant, seulement 17 y habitèrent et y sont inhumés. Leurs noms sont gravés en syriaque sur la stèle funéraire de 1909 dans la chapelle rupestre voisine de Sainte-Marina où sont ensevelis leurs ossements. Treize d’entre eux sont représentés dans la grotte principale sur la fresque du couronnement. Or, cette œuvre n’étant pas encore achevée à la mort du patriarche en 1704 laissa la possibilité à l’artiste d’y rajouter le successeur Gabriel de Blaouza (1704-1705). Il y adjoint également deux patriarches importants qui ne sont pas morts à Qannoubine: Joseph de Akoura (1644-1648) et Georges de Bsebeel (1657-1670). Ce qui fait arriver le nombre total des patriarches représentés à 15, dont le commanditaire Estéphanos Douayhi (1670-1704). L’œuvre fut restaurée en 1781 par l’artiste Moussa Dib de Dlebta, comme l’indique le texte garchouné en caractères syriaques cursives (serto) en bas de la composition.

La stèle funérère de la grotte de Sainte-Marina à Qannoubine, avec les noms des patriarches en syriaques. ©Amine Iskandar

Pour Estéphanos Douayhi, cette peinture est bien plus qu’une œuvre d’art. Il s’agit d’un manifeste qui reprend tous ses écrits antérieurs. Il dote le Liban d’une reine, il fait appel à ses affinités culturelles et artistiques occidentales romaines devenues spécifiques de la personnalité maronite. Il y fait employer l’écriture syriaque comme sceau de son appartenance, et place le tout dans un lieu sacré et hautement symbolique qu’est la forêt des cèdres du Liban. Cet arbre est l’emblème de son Église et le Liban est un dogme maronite conformément à ce qu’il mentionne dans ses textes manuscrits.

Tel que le veut la tradition iconographique, cette fresque chrétienne se lit comme un récit et un témoignage. Elle représente le couronnement de la Vierge par le Père, le Fils et le Saint-Esprit, sur fond de ciel étoilé flanqué du soleil et de la lune. Tous sont installés sur le sommet de la forêt des cèdres. À leurs pieds, de part et d’autre d’un autel, défilent en habits d’apparat les patriarches de Qannoubine, munis d’offrandes et de présents. Les détails enrichissent la scène: les branches des cèdres sont garnies de cônes en signe de fertilité tandis que l’autel tridentin est rehaussé de cierges. De chaque coté, les deux séries de chérubins aboutissent à des angelots jouant l’un au violon, l’autre de la trompette.

L’inscription garchouné "Viens du Liban, et tu seras couronnée" dans la grande fresque du couronnement de la Vierge. ©Amine Iskandar

Les détails se font encore plus riches si l’on observe la procession patriarcale qui, plus bas, dans la forêt des cèdres, s’avance vers Marie. Nous pouvons y voir défiler en habits pontificaux finement brodés, huit patriarches par la gauche et sept par la droite. Tous sont coiffés de leur mitre maronite emblématique. Elle est identique à celle des Latins et les démarque des coiffes des dignitaires des autres Églises syriaques.

Grâce au texte rajouté au bas de la fresque, nous reconnaissons le nom de chacun d’eux. En effet, l’artiste restaurateur a intégré en 1781 des lettres-chiffres syriaques sur chacun des personnages de la procession. Ces mêmes numéros se retrouvent en rouge dans le texte, suivis du nom de chacun: 1- Jean de Jéj, 2- Jacques de Hadat, 3- Pierre de Hadat, 4- Simon de Hadat, 5- Moïse de Akoura, 6- Mikhael Rizzi, 7- Serge Rizzi, 8- Joseph Rizzi, 9- Jean Makhlouf, 10- Georges Ameira, 11- Joseph de Akoura, 12- Jean de Safra, 13- Georges de Bsebeel, 14- Estéphan(os) Douayhi, 15- Gabriel de Blaouza.

En plus des mitres et d’autres détails vestimentaires, le style artistique s’octroie les libertés de la Renaissance italienne en s’autorisant les vues latérales, les ombres et les volumes. Il va même jusqu’à se permettre la représentation de Dieu le Père que les canons de l’iconographie chrétienne n’indiquent que par l’apparition symbolique d’une main tendue du ciel comme c’est le cas à Saint-Théodore de Béhdidét. Les chérubins syriaques qui rappellent fortement les disques ailés de l’antiquité phénicienne et que l’on retrouve encore dans l’abside et les absidioles de Qannoubine, se sont mutés ici en anges ailés à l’italienne rappelant les cupidons romains.

Les patriarches de la procession de gauche dans la grande fresque du couronnement de la Vierge. ©Amine Iskandar

Tout en haut de la fresque, dans un faisceau lumineux émanant de l’Esprit saint, nous lisons en garchouné: viens du Liban mon épouse, et tu seras couronnée. Il s’agit du Cantique des cantiques (4:8) auquel fut superposé ici le thème du couronnement.

La lettre H équivalente au numéro 5, sur l’habit d’un patriarche de la grande fresque du couronnement de la Vierge. ©Amine Iskandar

Il est remarquable que les membres de cette Église et de ce peuple aient pu conserver autant de témoignages de leur précieuse histoire et de leur culture. Malgré les six siècles d’occupation mamelouke et ottomane, malgré les exactions, l’oppression, les massacres et le dernier génocide-famine de 1914-1918, ils ont réussi à nous léguer les témoignages de leur riche histoire, de leurs arts, de leur langue syriaque et de leurs échanges privilégiés avec l’Europe et monde.