Le tout est de savoir si nous avons la volonté de refaire le Liban ou si notre unique ambition est désormais de succomber à nos mythes et à nos phobies, et donc de choisir entre la soumission et l’émigration.  

Des pays exigus, sans ressources naturelles diversifiées et sans territoires agricoles, ont tellement bien réussi leur développement qu’ils déconstruisent et annihilent les arguments avancés par les Libanais pour justifier leur échec et leur émigration chronique. Ces pays peuvent faire partie des nations les plus riches de la planète alors que certains ne disposent même pas de l’eau et de la clémence du climat libanais. Ils devraient servir de leçon au pays du Cèdre.

Une nation prise en otage

Paradoxalement, loin de s’affaiblir en ce début du XXIe siècle ouvert sur toutes les connaissances, le mythe de la pauvreté congénitale du Liban a gagné en vigueur et se voit doublé d’une seconde pathologie non moins inquiétante. Pris en otage par une milice terroriste et totalitaire qui a kidnappé leur pays, les Libanais se sont retrouvés dépouillés de toutes leurs économies, de leurs ressources et de leur liberté. Cette milice, reconnue par le gouvernement de la République islamique d’Iran comme faisant partie intégrante de son armée nationale, a dévalisé les comptes de l’État libanais et ceux des particuliers pour ensuite s’en prendre au carburant, paralysant tous les secteurs de productivité, de l’enseignement et de la santé. Comble du cynisme, cette milice est venue les réanimer, ici et là, par des donations (payées) de rations de combustible.

Le déni

Le plus douloureux demeure l’image de certains Libanais qui se confondent en remerciements devant leurs tortionnaires en se soumettant à leur protection. Cela porte un nom: le syndrome de Stockholm. Car leur séquestration n’aura que trop duré, ainsi que la spoliation de leurs biens et de leurs droits. Ce syndrome apparaît lors des situations de stress psychologique extrême, surtout lorsque l’agresseur fait usage du chantage affectif parallèlement aux menaces d’agression. Notre tortionnaire prétend nous protéger d’un ennemi qu’il est seul à pouvoir déterminer, tout en établissant les limites de nos libertés. Voilà en clair le message qui déstabilise les plus faibles et les pousse à exprimer si paradoxalement leur gratitude. Au meilleur des cas, le bourreau est volontairement ignoré et les représailles sont déviées vers d’autres cibles. Des chasses aux sorcières sont alors lancées contre le système bancaire, la structure confessionnelle, ou même contre la religion, tandis que l’agresseur poursuit sa strangulation du corps social.

Syndrome de Stockholm.
©scienceterms.net

Le traumatisme

Le syndrome de Stockholm peut s’imposer avec encore plus de teneur à la suite d’un choc traumatique comme celui de la perte de toutes ses économies, accompagnée d’une explosion qui ravage la capitale, avec des agressions contre les quartiers résidentiels, suivies d’arrestations arbitraires et révoltantes. La victime est tellement fragilisée qu’elle en arrive à se désister de son identité pour s’identifier à son geôlier. Il s’agit d’un phénomène répandu depuis des siècles en Orient et connu sous le nom de dhimmitude. Dans cette forme de recours à l’empathie, la victime se protège de manière seulement illusoire puisqu’elle n’est nullement à l’abri du danger imminent.

Ce qui demeure fascinant dans ce processus, c’est l’attirance des contraires dans une identification on ne peut plus antinomique. Dans les temps présents, des Libanais de culture méditerranéenne, libérale et occidentale feignent de croire aux bonnes intentions d’une milice portée par les idéologies des temps les plus obscurs du Moyen Age.  Ils vont jusqu’à la défendre et justifier tous ses actes les plus abjects.

La superposition de ces deux conditions que sont le mythe de la pauvreté et la dhimmitude associée au syndrome de Stockholm cause une inhibition de la volonté, autant pour la société que pour l’individu. Ce contexte désespéré ne favorise plus la créativité en vue d’un redressement de l’économie ou d’une libération de la terre. Or ces changements ne pourraient advenir que par une libération des esprits et par une prise de conscience de la réalité concrète dépourvue des mythes et des psychoses. Une relecture de l’histoire s’avère indispensable, ainsi qu’un inventaire des données géographiques et d’une évaluation du facteur humain. Le Liban dispose d’atouts inestimables, mais paralysés par l’effondrement général dû à l’occupation de son territoire et de ses institutions.

La subsidiarité et la diversité

Est-ce à dire que tout est fini sous prétexte que l’État et la nation se sont volatilisés et qu’une partie de la société a abdiqué? Bien au contraire, c’est parce que l’État et toutes ses structures ont disparu qu’il convient de se mettre au travail en se basant sur le principe de subsidiarité. C’est précisément dans ce contexte que peuvent se mettre en marche les projets d’autonomie électrique basée sur les énergies propres. C’est le moment de procéder au développement des régions selon leurs besoins authentiques, indépendamment des politiques biaisées d’un État central parasite. C’est le moment de rebâtir le Liban sur des bases saines, de fonder son économie sur ses capacités réelles, de redéfinir son programme éducatif et de formuler avec franchise son identité et sa diversité.

La subsidiarité est efficace, car elle évolue organiquement en partant des composantes les plus petites, telles que les municipalités, les ONG, les paroisses et les ressources humaines locales qui connaissent leurs besoins mieux que quiconque. Grâce à la proximité, elles sont en mesure de gérer leurs besoins bien plus efficacement qu’un pouvoir centralisé. La subsidiarité qui va du bas vers le haut est le contraire de la décentralisation qui distribue, elle, les prérogatives aux collectivités et limite leur champ d’action. La subsidiarité est une valeur en phase de redessiner le paysage politique et socio-économique de l’Europe. C’est ce principe qui construit les nations et permet leur développement. Et le Liban, dont l’État est réduit à néant, est le plus apte à mettre en application ce principe qui émane des données territoriales les plus élémentaires et les plus concrètes. Le tout est de savoir si nous avons la volonté de refaire le Liban ou si notre unique ambition est désormais de succomber à nos mythes et à nos phobies, et donc de choisir entre la soumission et l’émigration.