D’avril à août, une série de concerts très attendus devait rythmer la saison culturelle libanaise. Tous ont été annulés à cause de la guerre. Derrière cette liste, une fatigue profonde s’exprime : celle d’un pays qui n’en peut plus de subir des conflits qui ne sont pas les siens.
La liste est là, froide, implacable. Elle tient en quelques lignes. Et pourtant, elle dit tout.
Les 17 et 18 avril, le «Frank Sinatra The Concert Show». Une ouverture presque nostalgique, pensée comme une entrée en douceur dans la saison, déjà balayée. Le 19 avril, Lynda Lemay, attendue par un public fidèle qui suit ses tournées internationales avec constance. Le 25 avril, Aleph au Beirut Hall, scène électro et locale qui devait faire vibrer un public plus jeune, avide d’espaces d’expression.
Le 1er mai, Julien Dassin au Casino, héritier d’un répertoire familier qui traverse les générations et qui, au Liban, trouve toujours un écho particulier. Le 4 juillet, un hommage à Michael Jackson, promesse d’un moment fédérateur, capable de rassembler bien au-delà des cercles habituels.
Le 1er août, Wael Kfoury aux Cèdres, figure centrale de la scène libanaise, dont chaque apparition tient du rituel collectif. Le 7 août, Tiësto, incarnation d’une ouverture sur le monde, d’une jeunesse connectée à une scène globale qui, cette année, restera inaccessible.
Tout est annulé. Pas reporté. Annulé.
Ce n’est pas une programmation qui disparaît. C’est une bouffée d’oxygène qu’on (nous) retire. Une séquence entière de la vie collective qui s’efface, sans transition, sans compensation.
On pourrait détailler les raisons. L’insécurité, les frappes, les déplacements impossibles, les assurances devenues inopérantes. Les artistes qui ne peuvent pas venir, les équipes qui ne peuvent pas travailler, le public qui ne peut pas se déplacer. Tout cela est exact. Mais tout cela ne suffit pas à dire ce qui est en train de se produire.
Ce qui se joue ici est plus profond. Nous sommes fatigués.
Fatigués de subir, encore et encore, des guerres qui ne commencent pas chez nous mais qui finissent toujours par s’y installer. Fatigués de voir nos saisons se défaire avant même d’exister. Fatigués de vivre dans un pays où prévoir est devenu une prise de risque.
Car ces concerts n’étaient pas de simples événements. Ils étaient des repères. Des points fixes dans un calendrier instable. Des moments vers lesquels on pouvait se projeter.
Pour Lynda Lemay, il y avait une attente presque intime. Une relation construite dans le temps, faite de fidélité et de reconnaissance. Sa venue enfin au Liban, comme elle le souhaitait depuis longtemps, était la réalisation d’un rêve. Tué dans l’œuf.
Pour Wael Kfoury, c’était encore autre chose. Une évidence. Une voix qui traverse les années, les crises, les générations. Un concert qui dépasse le spectacle pour devenir un moment partagé, presque un rituel d’été.
Une fatigue qui ne se cache plus
Ce qui disparaît avec ces annulations, c’est la possibilité même de faire des plans. D’acheter un billet. De se dire que, dans quelques jours, dans quelques semaines, quelque chose aura lieu.
Impossible de prévoir. Impossible d’organiser. Impossible de se projeter.
Et à force, même la résistance culturelle s’use.
Le Liban s’est longtemps défini par cette capacité à continuer malgré tout. À maintenir des concerts, des festivals, des scènes ouvertes, même dans les moments les plus incertains. C’était une manière de tenir. Une manière de refuser l’effacement.
Mais aujourd’hui, cette posture elle-même s’épuise.
Chaque événement annoncé devient fragile. Chaque affiche porte en elle la possibilité de son annulation. Chaque projet se construit avec, en arrière-plan, l’hypothèse de sa disparition.
À force, ce n’est plus seulement la programmation qui flanche. C’est la confiance.
La culture ne disparaît pas brutalement. Elle se retire progressivement. D’abord les concerts. Puis les tournées. Puis les festivals. Jusqu’à ce qu’il ne reste plus qu’un espace vide, silencieux.
Et déjà, les grands festivals de l’été, qui structurent habituellement la saison, semblent condamnés à suivre le même chemin, comme si tout était joué avant même d’avoir commencé.
On dira que ce n’est que de la musique. Que d’autres urgences s’imposent. Que la culture peut attendre.
Mais justement.
Si la musique adoucit les mœurs, encore faut-il qu’il y ait des mœurs. Encore faut-il qu’il existe un espace où elles puissent se déployer. Un espace pour sortir du seul registre de la survie.
Aujourd’hui, cet espace se réduit. Et ce que dit cette liste dépasse largement la culture. Elle dit un pays qui ne parvient plus à tenir ses propres rendez-vous. Un pays dont l’agenda dépend de décisions prises ailleurs, de conflits qui le dépassent mais qui le traversent de part en part.
Une saison annulée avant même d’avoir commencé. Une fatigue qui ne se dissimule plus.
Et cette impression persistante que même ce qui permettait de tenir – la musique, les scènes, les soirs d’été – est en train, lui aussi, de céder.




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