Le Liban est souvent raconté à travers ses crises, ses guerres et ses dirigeants. Pourtant, disséminés dans les montagnes, les vallées et les villes subsistent des lieux presque oubliés qui racontent une autre histoire du pays. Anciennes capitales, voies ferrées abandonnées, temples cachés, sanatoriums désertés ou sites antiques méconnus, ces endroits sont les témoins silencieux d’époques révolues. Une série pour redécouvrir le Liban à travers des lieux qui ont façonné son identité.
À Beyrouth, les escaliers ne relient pas seulement des rues. Ils racontent une ville construite sur des collines, traversée par les guerres, les migrations et les métamorphoses urbaines. De Gemmayzé à Achrafieh, chaque volée de marches conserve une part de la mémoire beyrouthine.
Les villes se racontent généralement à travers leurs monuments, leurs places ou leurs grands boulevards. Beyrouth possède bien sûr ses immeubles emblématiques, ses églises, ses mosquées et ses façades chargées d’histoire. Pourtant, une autre géographie se déploie à l’écart des itinéraires officiels. Elle serpente entre les maisons anciennes, relie les quartiers perchés et traverse les générations sans jamais attirer autant l’attention que les bâtiments qui l’entourent. Cette géographie est celle des escaliers.
Le plus célèbre d’entre eux est sans doute l’escalier Saint-Nicolas, dont les marches relient depuis plus d’un siècle les quartiers de Gemmayzé et d’Achrafieh. Mais il est loin d’être le seul. Des dizaines d’autres escaliers sillonnent la capitale, parfois dissimulés derrière une façade, parfois accrochés à une colline ou coincés entre deux immeubles. Ensemble, ils dessinent un réseau parallèle qui raconte peut-être mieux Beyrouth que n’importe quel guide touristique.
Une ville bâtie à flanc de colline
On oublie souvent que Beyrouth n’est pas une ville plate. Bien avant l’apparition des grands axes routiers et des immeubles modernes, la capitale s’est développée sur une série de collines qui descendent progressivement vers la mer. Les quartiers d’Achrafieh, de Gemmayzé ou encore de Rmeil ont longtemps dû composer avec cette topographie particulière qui compliquait les déplacements mais offrait aussi des vues spectaculaires sur la Méditerranée.
Les escaliers sont nés de cette nécessité. Ils permettaient de franchir rapidement les dénivelés, de relier des rues situées à des hauteurs différentes et de raccourcir des trajets qui auraient autrement nécessité de longs détours. À une époque où les habitants se déplaçaient essentiellement à pied, ils constituaient des artères aussi importantes que certaines rues.
Mais ces marches n’ont jamais été de simples aménagements urbains. Elles ont contribué à façonner une manière particulière d’habiter la ville. Gravir un escalier, c’était traverser plusieurs univers en quelques minutes. On passait d’une rue commerçante à une zone résidentielle, d’un atelier à une maison familiale, d’un quartier populaire à une demeure bourgeoise. Les escaliers créaient des connexions invisibles entre des espaces qui semblaient parfois éloignés les uns des autres.
Aujourd’hui encore, ils rappellent que Beyrouth s’est d’abord construite en épousant les formes du terrain plutôt qu’en cherchant à les effacer.
Les marches qui ont vu passer l’histoire
Les escaliers de Beyrouth ont également ceci de particulier qu’ils ont traversé les grandes secousses de l’histoire contemporaine sans jamais quitter leur place. Alors que les immeubles étaient détruits puis reconstruits, que les quartiers changeaient de visage et que les lignes de front redessinaient la ville, les marches demeuraient là, témoins silencieux des transformations successives de la capitale.
Ils ont vu passer les vagues de migration intérieure qui ont accompagné l’urbanisation du Liban au XXe siècle. Ils ont vu les habitants monter et descendre chaque jour pour rejoindre leur travail, leur école ou leur commerce. Pendant la guerre civile, certains sont devenus des passages stratégiques, d’autres des frontières informelles entre quartiers divisés. Après les combats, ils ont accompagné le retour progressif de la vie quotidienne.
L’escalier Saint-Nicolas illustre particulièrement bien cette capacité à traverser les époques. Longtemps simple voie de circulation pour les habitants du quartier, il est devenu au fil du temps un lieu de rencontre, d’expression artistique et de mémoire collective. Les manifestations culturelles qui y sont régulièrement organisées rappellent que ces espaces ne servent pas seulement à relier des rues. Ils continuent de créer du lien entre les habitants.
Cette permanence explique sans doute l’attachement que beaucoup de Beyrouthins éprouvent pour ces lieux. Dans une ville où les repères disparaissent parfois à grande vitesse, les escaliers offrent une forme de continuité.
La mémoire verticale de Beyrouth
Les escaliers possèdent enfin une qualité rare : ils obligent à ralentir. Là où la voiture isole et accélère, la marche impose un autre rythme. En gravissant les marches, le regard s’attarde sur une façade ancienne, une porte oubliée, un jardin suspendu ou un balcon qui semble avoir échappé aux transformations du quartier. Les détails réapparaissent.
Cette expérience donne accès à une autre lecture de Beyrouth. Les escaliers permettent de découvrir des fragments de ville qui échappent souvent aux grands projets urbains. Ils révèlent les couches successives de son histoire, les traces de ses habitants et les survivances d’un paysage parfois menacé par la spéculation immobilière.
C’est sans doute pour cette raison qu’ils occupent une place particulière dans l’imaginaire beyrouthin. Ils ne possèdent ni la grandeur des monuments ni le prestige des grands sites historiques. Pourtant, ils racontent quelque chose d’essentiel. Ils montrent une ville qui s’est construite dans le relief, dans l’effort quotidien de ceux qui la parcouraient à pied, dans les échanges de voisinage et dans les multiples renaissances qui ont suivi les crises.
Les escaliers de Beyrouth ne sont donc pas de simples infrastructures. Ils constituent une forme d’archive à ciel ouvert. Chaque marche porte la mémoire discrète de milliers de vies anonymes qui ont contribué à façonner la capitale.
À première vue, ils semblent n’être qu’un détail du paysage urbain. Mais il suffit de les emprunter pour comprendre qu’ils racontent une histoire plus vaste. Celle d’une ville qui n’a jamais cessé de se transformer tout en conservant, dans ses passages les plus modestes, une part de son âme.
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L’escalier Saint-Nicolas
Construit au début du XXe siècle, l’escalier Saint-Nicolas relie Gemmayzé à Achrafieh. Avec ses centaines de marches, il est devenu l’un des symboles les plus connus de Beyrouth et accueille régulièrement des événements artistiques et culturels qui prolongent son rôle de lieu de rencontre et d’échange.





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