Protéger les profits de l’or: parce que les déposants sont prioritaires
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Lorsque le Liban a perdu environ 11 milliards de dollars de la valeur comptable de son or entre le 29 janvier et le 2 février de cette année, à la suite de la baisse du prix de l’once de 5 600 à 4 400 dollars, les voix se sont élevées pour affirmer que les déposants sont prioritaires.

La question légitime aujourd’hui est la suivante: que se passerait-il en cas de correction plus importante ? Et les regrets serviraient-ils à quelque chose une fois les pertes constatées?

Le Liban dispose d’une opportunité exceptionnelle de gérer un actif souverain précieux de manière à protéger sa valeur et à optimiser son impact financier au service des déposants et de l’économie. D’autant que les marchés fonctionnent par cycles: hausse, correction, stagnation, puis nouvelle hausse.

Si l’or doit être intégré dans une approche de résolution de la crise, il doit l’être avec une logique de protection des profits et d’optimisation de leur utilisation.

Le Parlement a eu raison d’interdire la monétisation de l’or durant des périodes sensibles de l’histoire du Liban. Mais transformer l’or en actif figé, hors de toute gestion financière professionnelle, pourrait faire perdre au pays l’opportunité de préserver la valeur de cette richesse au moment opportun. Car l’abandon comme l’immobilisme ne constituent pas des solutions.

1. En chiffres : l’or monte… puis corrige

L’analyse de l’or ne se limite pas aux sommets qu’il atteint, mais inclut également les corrections parfois profondes et durables qui suivent ces pics. Ce n’est pas une opinion, mais une réalité confirmée par son histoire.

Repères historiques après les sommets:

  • Décembre 1974
    Pic : 195 $ l’once
    Creux suivant: 100 $
    Baisse: 48,72 %
    Retour au sommet: après 3 ans et 3 mois (mars 1978)

  • Janvier 1980
    Pic: 875 $
    Creux suivant: 252 $ (août 1999)
    Baisse: 71,2 %
    Retour au sommet: après 28 ans (janvier 2008)

  • Septembre 2011
    Pic: 1 920 $
    Creux suivant: 1 046 $ (décembre 2015)
    Baisse: 45,5 %
    Retour au sommet: après 9 ans et 2 mois (juillet 2020)

Ces faits suffisent à illustrer une idée essentielle: l’or peut fortement progresser, mais son histoire comporte des corrections sévères et prolongées.

Parler de correction n’est donc pas alarmiste: c’est reconnaître la nature cyclique d’un actif qui évolue par vagues sur plusieurs années.

 

2. L’or et les profits comptables: où se situe réellement le risque ?

Au Liban, le débat ne porte pas seulement sur l’or en tant que réserve souveraine, mais aussi sur sa valeur en tant que levier dans une approche financière de sortie de crise.

Un point doit être clarifié :

  • Une baisse du prix de l’or peut sembler n’être qu’une perte comptable. En réalité, il s’agit souvent de profits non sécurisés.

  • Si des plans financiers sont construits sur une valorisation élevée de l’or, puis que celui-ci entre dans une correction marquée, la crédibilité même des chiffres vacille.

Compter sur la valeur de l’or sans protéger ou sécuriser ses gains revient à parier sur un actif volatil.

 

3. Le scénario que chaque citoyen doit comprendre

À titre purement illustratif, si l’on retient une valorisation de l’or basée sur 5 600 $ l’once (pic de janvier 2026), puis qu’une correction intervient selon les ratios historiques :

  • Correction de 30 % → prix autour de 3 900 $ l’once → réserves d’or autour de 36 milliards de dollars.

  • Imaginons une correction plus sévère, de 45,5 % ou 71,2 % comme par le passé.

Ce ne sont pas des hypothèses théoriques : ce sont des scénarios qui doivent être intégrés dans toute planification sérieuse.

 

4. L’objectif n’est pas de brader l’or… mais de protéger ses profits

Il ne s’agit pas de vendre l’actif, mais de protéger ses gains, via des outils financiers et des opérations d’achat/vente encadrées par une gouvernance claire et transparente :

  • Stratégies de couverture (options, contrats à terme).

  • Gestion active de la position en or afin de protéger sa valeur et de tirer parti de la volatilité sans compromettre l’actif.

  • Réalisation partielle et mesurée de profits, transformés en liquidités ou en rendements au bénéfice des déposants.

 

5. L’expérience internationale

La gestion des réserves d’or par les banques centrales ne se limite pas à l’achat. Elle inclut également des ventes tactiques, des rééquilibrages et une gestion active des risques.

Même durant les années de forte accumulation mondiale, les données du World Gold Council montrent que certaines banques centrales ont procédé à des ventes « tactiques et limitées » dans le cadre d’une gestion active.

Exemples récents :

  • La Banque centrale des Philippines, qui a confirmé que ses ventes entre mars et août 2024 (environ 30 tonnes) relevaient d’une stratégie de gestion active profitant de la hausse des prix.

  • La Banque nationale du Kazakhstan, qui a effectué des ventes mensuelles en 2024 dans un contexte de prix élevés.

  • La Banque centrale de Russie, qui a vendu une partie de ses réserves en janvier 2026 après l’atteinte de niveaux records.

Le débat libanais ne devrait donc pas opposer «vente» et «interdiction absolue», mais immobilisation totale et gestion professionnelle sous plafonds juridiques stricts, transparence totale et mécanismes de couverture protégeant l’intérêt national et les droits des déposants.

 

6. Une gestion professionnelle des réserves d’or

À chaque cycle haussier, les anticipations s’emballent : 6 000 $, puis 7 000 $. À la première baisse, le discours se transforme en panique. Ces réactions sont humaines, mais ne peuvent fonder une politique nationale.

L’or du Liban est-il protégé ou livré aux fluctuations du marché ?

Une approche équilibrée pourrait distinguer deux volets :

  • Une part de réserve totalement sanctuarisée comme pilier souverain.

  • Une part limitée et strictement encadrée, gérée professionnellement pour protéger la valeur et générer un bénéfice progressif au service des déposants et de l’économie.

La bonne équation n’est ni la vente désordonnée ni la paralysie totale, mais une gestion responsable.

 

7. L’or dans toute solution future

Si l’or est intégré à un plan de sortie de crise, certaines étapes s’imposent dès le départ:

  1. Intégrer des scénarios de correction historiques (30 %, 40 %, 50 %) avant d’établir les projections.

  2. Protéger les gains via des instruments de couverture et une gouvernance transparente.

  3. Affecter une part des profits réalisés à un mécanisme opérationnel au bénéfice des déposants.

  4. Confier la gestion de la couverture et du repositionnement à des experts internationaux, sous contrôle strict et standards professionnels clairs.

 

Conclusion

L’or est une richesse nationale qui doit être gérée avec rigueur. L’histoire le montre clairement:

  • L’or monte.

  • Puis il corrige.

  • Et l’attente pour retrouver les sommets peut être longue.

Protéger les profits de l’or n’est pas une option idéologique, mais une nécessité, afin de ne pas ajouter une nouvelle occasion manquée à l’histoire économique du Liban.

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