Jezzine, la corne au bout du couteau
Les manches de Jezzine n’ont pas toujours représenté le même animal. ©Ici Beyrouth

Dans les ateliers, les souks et les villages du Liban, certains métiers survivent encore grâce à quelques mains, quelques outils et une transmission devenue fragile. Cordonniers, fondeurs, verriers, dinandiers ou brodeuses perpétuent des gestes que l’industrie, la crise et l’absence de relève menacent de faire disparaître. Cette série explore ces savoir-faire, ceux qui les perpétuent encore et ce qu’ils racontent du Liban, de son histoire sociale et de ses transformations.

Dans les ateliers, les souks et les villages du Liban, certains métiers survivent encore grâce à quelques mains, quelques outils et une transmission devenue fragile. Cordonniers, fondeurs, verriers, dinandiers ou brodeuses perpétuent des gestes que l’industrie, la crise et l’absence de relève menacent de faire disparaître. Cette série explore ces savoir-faire, ceux qui les perpétuent encore et ce qu’ils racontent du Liban, de son histoire sociale et de ses transformations.

Au départ, il n’y a rien qui ressemble à un couteau. Seulement une corne sombre ou un morceau d’os, matière dure et irrégulière qu’il faut couper, chauffer, tailler, limer puis polir avant qu’apparaisse peu à peu la silhouette caractéristique des manches de Jezzine. À l’extrémité, un oiseau se dessine, avec sa crête, son bec et ses ailes incrustées. Quelques centimètres d’objet concentrent ainsi des heures de travail et un savoir acquis moins dans les manuels que dans la répétition des gestes.

C’est ce manche, davantage encore que la lame, qui a fait la réputation de la coutellerie de Jezzine. L’artisanat remonte au XVIIIᵉ siècle, lorsque plusieurs familles de la région travaillent d’abord les armes blanches, les dagues et les manches de fusils. La tradition associe notamment les débuts de ce savoir-faire à la famille Haddad, avant que d’autres lignées d’artisans, parmi lesquelles les Bou Rached, Aoun, Chahine ou Abdelnour, ne contribuent à son développement. Ce n’est qu’au XXᵉ siècle, surtout à partir des années 1930, que le métier se déplace largement vers les couverts et les services de table aujourd’hui associés à la ville.

Une étude consacrée au patrimoine culturel immatériel libanais rappelle que plus de 250 familles vivaient autrefois directement ou indirectement de cette activité. Au moment de cette étude, elles n’étaient plus qu’une douzaine à la pratiquer. Ces chiffres ne décrivent pas nécessairement la situation actuelle, mais ils donnent la mesure du recul et permettent de comprendre combien un savoir-faire autrefois collectif s’est progressivement resserré autour d’un nombre réduit d’ateliers.

Avant les couverts, les armes

La coutellerie de Jezzine naît dans un monde où le travail de la lame répond d’abord à des usages militaires et utilitaires. La tradition artisanale est documentée à partir des années 1770. Les artisans fabriquent alors épées, dagues et éléments de fusils, tout en développant une maîtrise particulière des matériaux destinés aux manches, notamment la corne et l’os. Avec le temps, ce savoir-faire change de destination sans disparaître. Les mêmes gestes appliqués autrefois aux armes sont transférés à des objets domestiques. À partir des années 1930, couteaux, fourchettes, cuillères et services de table deviennent progressivement la production emblématique de Jezzine.

Cette évolution montre déjà combien un métier traditionnel ne survit qu’en se transformant. La demande pour les armes artisanales décline, mais les gestes restent utilisables ailleurs. La lame devient couvert, le manche décoré devient objet de prestige et la coutellerie entre dans les maisons, les cadeaux officiels et les vitrines. Le métier change de marché sans perdre son identité.

Cette identité repose surtout sur la forme du manche. Les documents consacrés au patrimoine immatériel de Jezzine montrent qu’elle n’a pas toujours été celle que l’on connaît aujourd’hui. Têtes de chameau, poissons et autres figures animales ont précédé ou coexisté avec l’oiseau devenu emblématique. Peu à peu, la silhouette du phénix, ou plus largement du «firebird», s’impose jusqu’à devenir presque indissociable de la coutellerie locale.

À mesure que cette forme se fixe, elle devient une signature. Elle ne correspond pas à un modèle absolument identique d’un atelier à l’autre. Crête, bec, proportions, ailes et incrustations varient légèrement, permettant encore de reconnaître des traditions de fabrication différentes. Ce qui compte moins, finalement, que la continuité d’une idée : faire du manche un objet à part entière, presque aussi travaillé que la lame qu’il prolonge.

Faire naître un oiseau dans la corne

La singularité du métier apparaît vraiment lorsqu’on observe le travail du manche. Pour les pièces noires, la tradition utilise notamment de la corne de bovin ou de buffle, qui prend après polissage une surface sombre et brillante. Les manches clairs ont longtemps été réalisés dans de l’os, notamment de chameau. Ces matériaux naturels imposent leur propre logique. Aucune pièce n’est parfaitement identique à une autre, la densité varie, certaines zones se prêtent mieux à la taille et chaque irrégularité oblige l’artisan à ajuster son geste.

Le manche est façonné en deux parties semblables qui seront ensuite réunies. La matière brute est débitée, maintenue fermement puis taillée jusqu’à faire apparaître le contour de l’oiseau. Le travail se poursuit par le limage et le polissage, avant l’incrustation des détails décoratifs. De fines rainures accueillent des éléments métalliques, tandis que les ailes peuvent être réalisées en laiton et que d’autres incrustations utilisent l’argent, la nacre ou des matériaux colorés. La pièce terminée est ensuite assemblée au couvert métallique.

Ce travail rapproche parfois davantage l’artisan de l’ornemaniste que du simple coutelier. La lame ou le couvert peuvent être relativement standardisés, tandis que le manche concentre ce qui distingue l’objet de Jezzine. C’est là que se trouve la part la plus longue, la plus visible et la plus difficile à mécaniser sans transformer profondément la nature du produit.

La corne possède pourtant ses contraintes. Elle doit être travaillée en tenant compte de sa forme naturelle, dégage une odeur particulière lorsqu’elle est chauffée et demande davantage de temps qu’un matériau moulé. Sa préparation est irrégulière, son rendement incertain et le résultat dépend étroitement de l’expérience de celui qui la taille. Ce qui fait sa beauté constitue donc aussi son handicap économique.

À cela s’ajoute la difficulté de transmettre le geste. La technique ne consiste pas seulement à reproduire une suite d’opérations. Il faut savoir reconnaître une bonne pièce de corne, anticiper sa réaction à la chaleur, suivre ses fibres, corriger une irrégularité sans fragiliser le manche et obtenir un poli suffisamment régulier pour révéler la profondeur de la matière. Autant de gestes qui demandent du temps, de l’observation et une pratique prolongée.

La matière moderne remplace le geste ancien

L’arrivée de matériaux synthétiques et composites a profondément modifié l’équilibre du métier. Ils permettent d’obtenir plus facilement des formes régulières, d’accélérer certaines étapes et d’élargir la gamme des couleurs. Des procédés modernes utilisent notamment des mélanges à base de poudre d’os et d’acétate de cellulose, coulés dans des moules avant finition. L’oiseau reste reconnaissable, les décors peuvent toujours être ajoutés, mais une partie du lent travail de transformation de la corne disparaît.

Il serait pourtant trop simple d’y voir seulement une dégradation de l’artisanat. Ces adaptations répondent à des contraintes réelles : coût de la matière naturelle, temps de fabrication, besoin de produire à un prix accessible et difficulté à trouver des artisans prêts à consacrer des années à l’apprentissage. Sans ces évolutions, une partie de la coutellerie de Jezzine aurait peut-être disparu plus rapidement encore.

Mais la question demeure: que conserve-t-on lorsqu’on conserve la forme sans conserver exactement le geste?

Le couteau reconnaissable à son oiseau peut continuer à être vendu, offert et identifié à Jezzine, même si sa fabrication utilise des procédés très différents de ceux des générations précédentes. Le patrimoine matériel survit alors plus facilement que le patrimoine technique. L’objet reste visible, tandis que le savoir qui l’a fait naître peut se réduire progressivement jusqu’à ne plus être indispensable à sa production.

Cette tension est au cœur de nombreux métiers traditionnels. L’industrie ne les fait pas toujours disparaître brutalement. Elle peut les absorber, simplifier certaines étapes, substituer une matière à une autre et maintenir l’apparence générale du produit. Le danger devient alors moins spectaculaire : le métier continue d’exister de nom, tandis qu’une partie de ce qui le définissait s’efface.

Le couteau peut survivre sans le coutelier

La coutellerie de Jezzine a pourtant acquis une visibilité exceptionnelle pour un artisanat local. Elle a été suffisamment identifiée au patrimoine de la ville pour devenir un sujet d’enseignement dans un projet pilote de l’UNESCO consacré à l’intégration du patrimoine culturel immatériel dans les écoles libanaises. Le choix n’est pas anodin. Transmettre ce métier ne relève plus seulement de l’économie artisanale, mais d’une réflexion sur ce qu’une communauté considère comme digne d’être conservé.

Car le recul du nombre de praticiens pose un problème très différent de celui d’une production industrielle. Lorsque plusieurs centaines de familles participaient directement ou indirectement à cette activité, le savoir pouvait circuler. Un atelier fermait, d’autres demeuraient. Un jeune apprenait auprès d’un père, d’un oncle ou d’un voisin. Lorsque le nombre d’artisans se réduit fortement, chaque rupture de transmission pèse davantage.

Ce qui risque alors de disparaître n’est pas nécessairement le couteau de Jezzine. Sa silhouette est suffisamment connue pour être reproduite, adaptée et commercialisée sous différentes formes. Ce qui est plus vulnérable, c’est la somme des gestes accumulés autour de la matière naturelle : savoir quelle partie d’une corne utiliser, jusqu’où la chauffer, comment suivre ses fibres, où creuser une rainure sans fragiliser la pièce et comment obtenir un poli régulier avant de poser les incrustations.

Aucun de ces gestes n’est spectaculaire pris isolément. Ensemble, ils constituent pourtant le métier.

C’est ce paradoxe qui donne à la coutellerie de Jezzine toute sa place dans une série consacrée aux savoir-faire menacés. Un artisanat peut rester célèbre alors que le nombre de personnes capables de l’exercer selon ses méthodes les plus anciennes diminue. Le souvenir peut même devenir plus solide que la pratique elle-même.

Dans les vitrines, l’oiseau continuera probablement longtemps à signaler Jezzine. Il se retrouvera sur les couteaux, les couverts, les objets décoratifs et les souvenirs. Mais derrière cette permanence visuelle se joue une autre histoire, beaucoup plus fragile, celle de la main qui sait encore partir d’une matière irrégulière et lui imposer peu à peu une forme.

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Pourquoi un oiseau sur les couteaux de Jezzine?

Les manches de Jezzine n’ont pas toujours représenté le même animal. Les documents consacrés à cet artisanat mentionnent au fil du temps des formes inspirées du chameau, du poisson ou d’autres figures. L’oiseau s’est progressivement imposé jusqu’à devenir le motif emblématique de la coutellerie locale. Il est souvent identifié au phénix, symbole de renaissance, mais sa forme n’est pas parfaitement standardisée. Crête, bec, ailes, incrustations et couleurs peuvent varier. Ce qui était à l’origine un motif décoratif est devenu une véritable signature visuelle de Jezzine.

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