Le Liban est souvent raconté à travers ses crises, ses guerres et ses dirigeants. Pourtant, disséminés dans les montagnes, les vallées et les villes subsistent des lieux presque oubliés qui racontent une autre histoire du pays. Anciennes capitales, voies ferrées abandonnées, temples cachés, sanatoriums désertés ou sites antiques méconnus, ces endroits sont les témoins silencieux d’époques révolues. Une série pour redécouvrir le Liban à travers des lieux qui ont façonné son identité.
Sur la côte nord du Liban, les salines d’Anfeh composent un paysage où la mer, le vent et le soleil travaillent de concert avec l’homme. Héritage d’un savoir-faire transmis de génération en génération, elles rappellent qu’avant l’ère industrielle, le sel se récoltait avec patience, au rythme des saisons.
En arrivant à Anfeh, le regard est d’abord attiré par la succession de bassins qui épousent le rivage. Creusés dans la roche, bordés de murets de pierre et séparés par d’étroits passages, ils dessinent une étonnante mosaïque qui semble prolonger la Méditerranée. Rien n’indique pourtant qu’il s’agit d’un lieu de production. Ici, ni machines, ni cheminées, ni bâtiments industriels. Depuis des siècles, le sel naît presque uniquement de la rencontre entre l’eau de mer, le soleil et le vent.
Ce paysage n’est pas le fruit du hasard. Il est le résultat d’un dialogue patient entre les habitants et leur environnement. Chaque bassin a été aménagé, entretenu et transmis au fil des générations. Les salines ne constituent donc pas seulement une activité économique ; elles ont façonné l’identité même d’Anfeh, au point que le village paraît aujourd’hui indissociable de cette culture du sel.
Une mer qui devient récolte
La production du sel à Anfeh repose sur un principe d’une remarquable simplicité. L’eau de mer est conduite d’un bassin à l’autre, où elle séjourne jusqu’à ce que le soleil et le vent provoquent progressivement son évaporation. À mesure que l’eau disparaît, les cristaux de sel apparaissent au fond des bassins. Ils sont ensuite recueillis à la main, séchés et préparés avant leur commercialisation.
Cette méthode demande moins de technologie que de savoir-faire. Les producteurs doivent connaître le comportement de la mer, surveiller les variations du vent, anticiper les changements de température et intervenir au moment opportun. Une pluie soudaine peut compromettre plusieurs jours de travail, tandis qu’un été particulièrement sec favorise une récolte abondante. Plus qu’une production industrielle, il s’agit d’un métier qui repose sur une connaissance intime des éléments.
Le vocabulaire lui-même traduit cette relation particulière avec la nature. À Anfeh, on parle de récolter le sel comme on récolte des fruits ou des céréales. Cette expression n’est pas une image. Elle reflète une activité qui dépend avant tout des saisons et du temps qu’il fait.
Un paysage construit par les générations
Les salines d’Anfeh ne se résument pas à leurs bassins. Elles forment un paysage culturel où chaque aménagement raconte une longue histoire de travail. Les murets, les canaux, les petites cabanes de pierre et les plateformes de séchage témoignent d’une activité qui a modelé le littoral sans jamais le transformer radicalement.
Pendant longtemps, la récolte du sel a constitué une ressource essentielle pour de nombreuses familles du village. Les techniques se transmettaient au sein des mêmes lignées, souvent de père en fils, chacun apprenant à reconnaître les gestes précis qui garantissent la qualité de la récolte. Cette continuité explique en partie la remarquable homogénéité du site. Les générations successives ont davantage entretenu le paysage qu’elles ne l’ont modifié.
Aujourd’hui, cette tradition fait face à de nouveaux défis. La concurrence du sel industriel, les transformations économiques et les pressions qui s’exercent sur le littoral rendent cette activité plus fragile. Pourtant, plusieurs producteurs continuent de faire vivre ce savoir-faire, conscients que les salines représentent bien davantage qu’une simple source de revenus.
Une autre manière d’habiter le littoral
Les salines d’Anfeh offrent une vision du rapport entre l’homme et son environnement qui contraste avec les grands aménagements contemporains. Ici, le paysage ne résulte pas d’une volonté de dominer la nature, mais d’une adaptation progressive à ses rythmes. Le vent, le soleil et la mer ne sont pas des contraintes qu’il faut vaincre ; ils deviennent les véritables partenaires du travail.
Cette alliance explique sans doute l’harmonie qui se dégage du site. Les bassins semblent appartenir au rivage autant que les rochers ou les vagues. Ils rappellent que certaines activités humaines peuvent s’inscrire durablement dans un paysage sans en effacer l’équilibre.
C’est cette singularité qui fait aujourd’hui des salines d’Anfeh un patrimoine exceptionnel. Elles ne sont pas seulement les témoins d’un ancien métier. Elles montrent qu’un savoir-faire peut façonner un territoire pendant des siècles tout en respectant les ressources qui le rendent possible. Tant que le sel continuera d’y être récolté selon ces méthodes traditionnelles, Anfeh conservera une part essentielle de son identité.
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Un paysage reconnu
Les salines traditionnelles d’Anfeh figurent parmi les dernières encore exploitées au Liban. Elles font partie du site de Ras el-Mlelih, inscrit sur la liste indicative du patrimoine mondial de l’UNESCO, qui souligne la valeur historique et paysagère de ce littoral façonné depuis des siècles par la récolte du sel.





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