Il était une fois un homme qui voulait reconstruire son pays, une volonté bien antérieure au silence des canons. Il a réussi un peu, beaucoup ; à un prix exorbitant, nécessaire – c’est selon…

Laissons de côté la phase antérieure, avec ses Kfarfalous, ses 35.000 jeunes boursiers, ou ses maquettes d’un nouveau centre-ville gardées à la naphtaline pendant des années à Riyad.

Puis prenons en vrac le corps du sujet, soit depuis octobre 1992, sans répéter ce qui est déjà connu et consigné dans l’histoire. La vision de Rafic Hariri était donc de refaire le Liban, de rééditer la réussite économique d’avant-1975, surtout à l’ombre d’une paix régionale arrivant, disait-on, à grands pas.

D’où une première série de critiques. D’abord ‘miser sur la paix’ était un pari mal calculé : c’est ce qu’on a entendu à longueur d’années de la part des sceptiques de la première heure, ou des suivants. Ce à quoi Hariri répondait inlassablement : avec ou sans paix, est-ce qu’il n’aurait pas fallu reconstruire les routes, les réseaux d’eau, l’aéroport… et le centre-ville ?

Deuxième critique, par ordre de fréquence : les pays de la région ont bien évolué au cours de notre guerre, et il était donc illusoire de conférer à nouveau au Liban un rôle qu’il ne peut plus avoir. Là, le haririsme, pour être plus global, était plus optimiste : il est vrai que le développement a gagné plusieurs pays de la région, mais aucun d’eux n’a pu avoir un rayonnement régional suffisant pour remplacer Beyrouth. Comble de l’ironie, comme pour lui donner indirectement raison, même Dubaï n’a connu cette évolution foudroyante qu’après 1990.

Chiffres de l’envergure

En tout cas, un programme fut élaboré et prit pour nom ‘Horizon 2000’, couvrant la période 1993-2002, et l’ensemble des secteurs. Coût estimatif : 12-13 milliards $ – qu’il va falloir débrouiller. Or le fonds international d’aide, promis jadis, n’existait pas et Rafic Hariri espérait obtenir tout au plus 2 milliards $. Il a en fait reçu beaucoup plus, près de 5,5 milliards à des conditions privilégiées. Bonne performance due à sa stature internationale et régionale. Mais qu’est-ce qui a mal fonctionné alors ?

Rafic Hariri réfuterait cette interrogation, en arguant que le Liban de 2004 n’avait plus rien à voir avec celui de 1992. L’ONU lui avait d’ailleurs donné raison en lui attribuant le prix de la reconstruction, une distinction rare.

Il n’empêche que les choses ne se sont pas déroulées exactement comme il le souhaitait : un secteur électrique qui a coûté une fortune et n’est toujours pas opérationnel ; des routes construites selon des priorités fantaisistes puis mal entretenues ; un secteur hydraulique désorganisé… Puis tout cela a coûté tellement d’argent qu’on s’est retrouvé avec une dette insoutenable.

Cela fait beaucoup d’émissions négatives à la fois, qu’on va tenter de disséquer. D’abord, on ne s’en souvient peut-être pas, mais le premier gouvernement Hariri avait cherché à obtenir du Parlement des pouvoirs exceptionnels afin d’accélérer le processus de remise à pied – mais c’était une tentative qui avait tourné court avant même d’être officialisée.

Ensuite, et parallèlement, comme une conséquence naturelle, aucun de ses projets n’avait été un long fleuve tranquille. Tout avait été arraché au forceps. À qui ? Justement à ces Parlements constitués en bonne partie par désignation plus que par élections populaires. Puis arrachés à l’Administration, qui avait traîné ses plaies chroniques, et où l’on avait entassé des dizaines de milliers de fonctionnaires peu utiles, sauf à drainer les deniers de l’État. Et tout cela était chapeauté par une classe politique largement inféodée, qui profitait de cette manne financière ininterrompue. Des pans entiers du plan global échappaient parfois à Hariri, dont des institutions relevant officiellement de la présidence du Conseil, comme le Conseil du Sud ou la Caisse des déplacés.

Une critique viendrait alors naturellement s’imposer ici : pourquoi a-t-il laissé faire ? Tout simplement, parce qu’ils étaient plus forts que lui : ils étaient les alliés ‘organiques’ de la Syrie, alors que Hariri n’en était qu’un proche occasionnel. Mais il pensait qu’abdiquer ne pouvait qu’envenimer les choses. Alors, il a joué le jeu ‘’pour essayer de limiter les dégâts’’, comme disaient ses proches collaborateurs.

La plaie du Sud

Puis, pour compléter le schéma, il devait accuser le coup des attaques israéliennes à répétition suite à des provocations du Hezbollah. Pourtant, des diplomates étrangers à Beyrouth étaient convaincus qu’on aurait pu obtenir le retrait israélien sans ce déballage militaro-idéologique du Hezbollah, lequel a fait fuir les investissements, réduit la croissance de 8 % à 0 % entre 1994 et 2002, et anéanti les capacités financières locales. Les coups de gueule de Hariri contre le Hezbollah (surtout après 2000), ou d’autres Berry, furent alors notoires, mais brefs.

Même la privatisation – surtout la privatisation –, pourtant son dada dès le début, s’est trouvée irrémédiablement freinée. Il pensait, par une telle option, arracher les dossiers juteux à la faune publique ; mais justement c’est parce que c’était juteux que…

Le dernier épisode avec Émile Lahoud fut le couronnement de tout cet amalgame visqueux, surtout que l’événement Paris II, supposé remettre sur les rails ses plans d’origine, fut complètement vidé de son sens par les forces opposées, ‘’par la Syrie’’, nous dira tout simplement un ancien ambassadeur français au Liban, ainsi que Fouad Siniora lui-même. C’en était trop.

D’où ses contestations – discrètes, certes, mais réelles – des pratiques syriennes au Liban. Alors ceux qui soutiennent que la Syrie était partie prenante dans son assassinat ajoutent au volet politique évident une dimension économique : le jeu de ce qu’ils appellent “les intérêts financiers privés syro-libanais”. Perpétués, depuis, par les intérêts du Hezbollah et ceux de ses acolytes.

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