Le 14 juillet 1993, il est neuf heures du matin. J’ai la gueule de bois gravissime. La veille, je m’étais soûlé comme un Polonais. Je me dégourdissais les jambes sur la promenade des Anglais à l’heure où les kiosques à journaux ouvrent leurs rideaux de fer dans un tintamarre aussi étourdissant à me faire tenir la tête par les deux mains.

Plus ma promenade avançait plus le brouhaha des kiosques prenait de l’ampleur dans ma tête friande de migraine. Les journaux et magazines déballaient leur Une : Ferré est mort.

Le lion ne rugit plus. Je pile, je me frotte les yeux. Incrédule. Mon idole a passé l’arme à gauche. Il a quitté la scène. Fait son entrée dans l’arène de l’immortalité. La faucheuse a eu raison de lui, de sa chevelure blanchie sous le harnais de la poésie, de tous les poètes qu’il mit au niveau de la rue en tirant la langue à l’élite française : ‘’Cette parole (…) Qui met le pouvoir dans la rue.’’ Il chanta Caussimon, Villon, Aragon, Rimbaud, Verlaine, Baudelaire, Apollinaire et Ferré. Je m’installe sur un banc en faisant fi de la fournaise du mois de juillet dans laquelle j’étais plongé et qui faisait à mon grand insu roussir ma peau blanche. Le banc n’était pas aussi confortable que ‘’la chaise de Van Gogh’’. J’invite mon collègue anglais à poursuivre tout seul son bonhomme de chemin, le mien se heurtant au cul-de-sac du deuil que je couvais en moi. Ferré n’y est plus. Sa gueule d’ananar est gribouillée de noirceur.

Je lui récite de mémoire L’adieu d’Apollinaire qu’il aimait tant:

J’ai cueilli ce brin de bruyère
L’automne est morte souviens-t’en
Nous ne nous verrons plus sur terre
Odeur du temps brin de bruyère
Et souviens-toi que je t’attends

La solitude le rattrape en Toscane entouré de ses trois enfant, Marie ; sa femme, son chien, ses oliveraies et son studio où il passait la plupart de son temps à créer, à crier, à mugir, à rugir , à surgir de nulle part pour conduire un orchestre, lui qui ‘’n’était pas un spécialiste’’. Il a quitté la France avec un pied chaussé et un pied nu : obéré par la fiscalité. On vient l’interviewer de partout, surtout de la France qu’il haïssait amoureusement. Un homme de peu de mots, un homme de millier de chansons. Ses chansons phares sont multiples or je n’en tiendrai que : Avec le temps  et La mémoire et la mer. Celle-ci qui fait de la mer une ardoise de la mémoire qui se reprend, qui se réécrit. Une des chansons la plus énigmatique.

Ma rencontre avec Ferré remonte au début des années 70. J’avais l’âge de la frivolité, du poing levé, du je-m’en-foutisme, celui d’un simoun rebelle, échevelé, emportant tout sur son passage ; les parents inclus, ne préservant que mes aspirations d’être écrivain ou poète. Pourquoi pas les deux ?
J’ai chanté Ferré sur tout les toits, à tue-tête. En aparté. En catimini en raison de ses textes blasphématoires, iconoclastes, hérétiques. J’avais envie de tout casser. De planter le drapeau noir des anarchistes sur le balcon au grand dam de mes parents qui ne connaissaient que couic de lui. De crier. De cogner sur qui, sur quoi, sur n’importe qui, sur n’importe quoi, moi compris. Moi l’incompris. De dégueuler le folklore parental. Allez ! tout le monde dans le même sac d’un monde fait de sac et de corde. Plus tard, je dirai à ma compagne ‘’ Si la mort avait ton regard, je meurs ce soir sans regarder.’’ Ferré me dénudait de tous les flaflas de ma fragilité. Chacune de ses chansons me portait sur les fonts baptismaux du triomphe sur soi. Le temps de composer Avec le temps, il avait franchi l’intemporel. Sa mémoire était celle de la mer qu’il aimait tant. Avec la chanson  Petite, il est voyeur, fétichiste. Il rivalise Nabokov et sa Lolita. Il traverse la pluie de l’indignation sans se faire mouiller. Il a ‘’les yeux de marlou’’ et rien qu’une ‘’idée qui va son chemin’’ en attendant que la petite reprenne son cerceau.

Je l’ai vu sur scène à Montréal le 26 mars 1986. Tout de noir nippé. Chevelure blanche neige. Bras ballants. Gêné aux entournures. A l’opposé de Brel, il était une statue de cire. Et quand il bougeait, c’était pour danser la java. Rien qu’un piano trônant souverainement sur l’estrade. Applaudissements à tout rompre. Mes glandes lacrymales brisent à leur tour leurs écluses. Je pleure d’émotion. Mes joues sont inondées de larmes. Jouissance paroxysmique. C’est idiot, je sais. Mais c’est dieu sur terre. C’est Ferré en chair et en os. Il ouvre le bal avec la chanson La chemise rouge qu’il porte en dessous de sa liquette noire. Il se met à la déboutonner au fur et à mesure que la chanson progresse. La voici toute rouge sa chemise. Le voici tout noir son futal. Le haut est sang. Le bas est deuil. C’est le rouge et noir de Stendhal.

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