Concept: Exalter, en termes littéraires, des éléments, symboles, personnalités ou évènements historiques qui font -ou devraient faire- partie de la mythologie nationale libanaise, afin de mettre la lettre au service de la constitution d’une véritable identité nationale.

Le dos appuyé contre le mur de sa cellule, le petit vieillard contemplait ses pieds nus d’un air désabusé. Des marques ocre se révélaient timidement sur son visage dans l’obscurité de cette dernière demeure, à la lumière des espérances qu’il avait jadis portées. À son insu, en fin de compte, pensa-t-il calmement, lui qui pendant si longtemps avait tout ignoré de ce que ses actes signifiaient pour ses sujets. Tout ce temps, il n’y avait eu pour lui que la puissance. J’ai vaincu pour mon propre compte, se disait le petit vieux rabougri, et si j’ai fait le bien, c’était bien malgré moi. Accroupi sur le sol, il continuait à contempler ses mains ridées, presque bleues de froid et d’épuisement. À y penser, elles lui rappelaient les figues de son enfance, celles que le vieux maronite qui lui faisait office de précepteur lui permettait parfois de savourer entre deux leçons de théologie. Il allait parfois les cueillir sans son autorisation, au coucher du soleil, et le vieux ne l’avait jamais attrapé, sinon une unique fois, alors qu’il en avait englouti près d’une livre. Il l’avait bien rossé, le vieux, ce soir-là, il s’était bien défoulé. Il en avait eu mal au derrière pendant une semaine. Il sourit en se rappelant aux bons souvenirs de son éducation cléricale. Coriaces, ces maronites, il avait toujours eu du mal à les cerner. Mais il les aimait bien, au fond. Il se sentait même un peu des leurs. Toujours pris dans sa torpeur, il caressa le petit crucifix qu’il portait autour du cou de ses mains de terre. Oui, il était presque des leurs, finalement. Il eut un rictus amusé à cette pensée. Moi, un maronite. Si mon père me voyait.

Son père, il l’avait perdu en des temps immémoriaux, alors que sa peau était encore douce, son crâne plus fourni, ses yeux plus brillants. Aujourd’hui, lorsqu’il se regardait dans le seau d’eau qu’on lui apportait parfois à boire, il se trouvait une ressemblance avec les vieux parchemins fripés sur lesquels les moines imprimaient les textes sacrés. Sauf qu’il n’avait rien de sacré, lui, rien de saint. Il avait seulement été puissant. Et s’il était saint, c’était en fin de compte bien malgré lui. Non, il n’avait rien de saint. Il n’avait pas non plus grand-chose de maronite, à vrai dire, mais la liturgie ecclésiastique lui parlait plus que la religion mystérieuse de ses ancêtres ; cette religion inconnue qu’on avait depuis toujours occultée à sa compréhension. Il ne comprenait plus son père, le premier des Ma’an, il ne savait pas trop que penser de lui ou de ses pères avant lui. Il savait simplement qu’ils avaient été grands. Et il savait, au fond, qu’il avait été le plus grand de tous. Et aujourd’hui, il allait finir comme eux. Exécuté par la Porte dans une ville qu’il ne connaissait pas. Il repensa une dernière fois à sa montagne, à son frère d’adoption Abi Nader des Khazen, à ce qu’il laissait derrière lui. Rien qu’un domaine un peu plus large que celui qu’il avait reçu en héritage. Quelques victoires militaires, dont une chevauchée à l’Est, à Anjar, après laquelle l’ennemi s’en était retourné vaincu et humilié. Pas mal, ça. De quoi s’assurer une petite postérité. Il pensa aussi brièvement à ses trois fils enfermés avec lui, lesquels allaient, dans quelques instants, partager son funeste destin. Les pauvres, se dit-il. Ils n’ont rien demandé. Leur frère non plus n’avait rien demandé. Ils meurent pour ma postérité, mon égoïste postérité. Ils meurent ici pour que je puisse vivre un peu plus.

Oui, s’il avait un jour fait le bien, c’était bien malgré lui. Le Bosphore brillait sous sa cellule. L’aube venait saluer une dernière fois le plus grand des Ma’an, le plus illustre des druzes, celui qui avait été bon malgré lui. Il serra un peu plus fort le crucifix dans sa paume épuisée. Plus que quelques heures et il serait auprès de son Dieu. Secrètement, il espérait ne pas s’être trompé en embrassant la religion du Galiléen. Il revit Beryte, Sidon et Acre, ces villes qui s’étaient élevées avec lui et qui, il le sentait, allaient maintenant le suivre dans sa chute. Pauvrettes, perdues par leur loyauté pour lui. Décidément, si bien il y avait eu, c’était par erreur d’inattention. Sottises, se dit-il soudain, il leur avait quand même donné l’imprimerie, donné aux Italiens l’envie de peindre ces montagnes qu’il avait, au fond, toujours aimées. La Toscane lui manqua une dernière fois. De grands hommes, ces Médicis. Des gens bien.

On vint le chercher dans sa cellule. Dépourvu de ses apparats de souverain, le petit homme se laissa prendre par le bras, les jambes trainantes, le visage de marbre. En somme, il mourait dans le seul lieu qu’il eut jamais vraiment connu: l’exil. Pas mal ça, ça aurait fait joli comme dernières paroles. Tant pis. Il avait été grand, on finirait bien par se souvenir de lui, pour quelque raison que ce soit. On le jeta au sol, prononça des paroles dans une langue obscure, sortit. Satané ottoman, se dit-il. Ça ne valait pas l’italien ou le français, ça sonnait faux, grossier. Décidément, ces Turcs n’étaient pas du tout des gens distingués. Oui, des barbares. Ils auront quatre générations de Ma’an sur la conscience, ces rustres. Bien fait.

On revint. Il se tira à ces pensées et se mit à prier, comme le vieux maronite le lui avait appris. Notre Père, etc. Il se sentit apaisé. La corde de cuir se resserra soudain sur sa gorge et le petit homme leva une dernière fois les yeux au plafond du cachot, lui qui avait été grand, appelé par Louis XIII "très illustre et puissant". Il est tombé, Fakhreddine II le Grand, le troisième des Ma’an, le premier des émirs. L’aube se leva sur Constantinople. On était le 13 avril 1635, et l’émir n’était plus. Grand par sa volonté, et bon malgré elle. À notre mémoire consacré.

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Sous le ciel du Panthéon

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