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Après une ouverture à l’Institut du monde arabe, en présence de Jack Lang, la troisième édition du Festival du film libanais de France, qui se tient du 23 au 26 novembre, bat son plein à Paris. Une série de courts-métrages libanais sont présentés au cinéma Lincoln, en présence d’une audience assoiffée de cinéma et de culture. Zoom sur quelques-uns.

Still Grieving de Carl Haddad raconte toute une vie. Dans la beauté véridique de la personne, ses souvenirs racontés entre portraits éternels, sourires et nostalgie. Rien qu’à voir les plans fixes de la caméra qui effeuille la pluie, les livres sur l’étagère, le fer à repasser, les cartons, la télévision, les chaises vides, on a les larmes aux yeux. On apprend le jargon de l’imprimerie dont elle est fière, elle qui reconnaît la valeur des choses à vendre d’aujourd’hui. "J’en ai marre." Vu qu’elle a quitté le Liban pour la France, les propriétaires obligent "la femme en noir" à leur céder la maison de ses parents, sa maison d’enfance. On voit donc, avec cette femme cultivée – autodidacte – (parce que seuls les autodidactes pourraient vraiment l’être), la maison se vider de ses meubles qu’elle vend. La poésie de l’image, l’authenticité du documentaire et l’éthique du film; bien que la maison se soit transformée en un lieu de tournage, rien n’est intrusif. Rien à part ces personnes inconnues – et l’homme au cigare – qui venaient vider l’appartement, acheter les restes de vies et fouiller sans scrupules les souvenirs. "Je suis déjà partie dans ma tête." Grâce au documentaire de Carl, ce trop-plein de tout gardera toutes les traces d’amour et la mémoire de Fayez Sultan.

Zeina Sfeir est réalisatrice, documentariste, productrice, distributrice, attachée de presse, cofondatrice de Beirut DC, organisatrice des Journées cinématographiques de Beyrouth et organisatrice de festivals. Elle est co-fondatrice et présidente de Metropolis. Dans Les sœurs de la rotation de Michel et Gaby Zarazir, elle, qui a toujours tenu le rôle de militante dévouée et moteur artistique dans les coulisses, se révèle face caméra. Dans son amour du cinéma, elle s’adonne à l’expérience entière du monde cinématographique et surprend l’audience dans le rôle d’une sœur rebelle, révélant ses talents cachés d’actrice, aux côtés de Betty Taoutel et Elias Absi. Elle joue son rôle à point, s’y lance corps et âme, sans surjeu, dépourvue de toute conscience de soi. Encore une de ces victoires humbles pour Zeina. Les rires et les applaudissements fusent dans toute la salle.

Echoes de Julien Kobersy relate l’histoire du Liban à travers une simple balustrade. Tout y passe de 1982 à 2012. Des clichés qui replongent les spectateurs dans le noyau de Beyrouth et, au sein de ce noyau même, dans une histoire familiale en proie aux divers éclatements du pays, dans une énergie constante de survie, de génération en génération, malgré la peur. Un seul mot nous revient en mémoire, un mot que beaucoup crachent déjà: résilience.

You Are Now Connected de Laetitia Moya Moukarzel est un film aussi simple que futuriste, qui laisse le spectateur en haleine jusqu’au dernier instant. Les actions s’enchaînent et nous entraînent dans un univers aussi humain que robotisé. Une émotion cruciale régit la trame: la peur. Que ne ferait-on au nom de nos peurs? Face à la violence des préjugés, il faut beaucoup de courage pour rester humain.

Clotheslined de Patrick Chemali évoque la légèreté de la joie familiale et la fragilité de l’instant. Que reste-t-il de la fumée de nos explosions? Que racontent nos ombres? Tous les secrets du linge sale, lavés chaque matin en famille, s’étalent sur les cordes à linge… et la vie continue.

Talk to me de Ribal Chedid est un dialogue de sourds entre un père et son fils à travers une porte fermée. Les deux inversent les espaces mais aussi les rôles; le père s’enferme dans la chambre de son fils pour essayer de pénétrer ses secrets. Le fils tente de raisonner son père et de le persuader de lui ouvrir. Un tiroir verrouillé s’immisce entre la révélation d’un passé vénéré et les non-dits d’un présent absent, à l’image du père qui travaille à l’étranger et dont les séjours sont ponctués d’incommunicabilité. La tension monte jusqu’au moment où le fils perd ses nerfs et la serrure du tiroir cède. C’est un film basé sur les émotions tues. Ne se tait-on pas le plus avec ceux qu’on aime, qu’on aime mal, qu’on ne sait pas aimer?

Scenes from Home de Cynthia Samwa va au-delà du parcours des réfugiés. Il suit la trace de différents visages et écoute leur pouls humain. Ceux qui ont participé à des ateliers d’art dramatique en guise de thérapie rêvent d’un avenir meilleur. Dans cette quête de l’humain, on se retrouve face à un grand écran où l’on prend conscience, qu’en un instant, tout peut basculer. On comprend aussi que les rêves des adultes s’effacent devant ceux de leurs enfants. Dans un de nos théâtres du quotidien, on vit, avec les protagonistes de la vie, l’instant présent, quitte à laisser le passé derrière et à oser rêver d’un nouvel avenir.

"C’est dans la tiédeur des seins qu’éclosent les chenilles", écrit Fawwaz Traboulsi dans son article, Un amour de soie. Les chenilles de Noël et Michelle Keserwany mettent en lumière les femmes, celles de l’autre bout du monde, des terres de chez nous. Le film est un mélange de documentaire et de fiction. Il raconte l’histoire des femmes du Levant qui ont obtenu leur premier "permis de travail", les autorisant à travailler dans les usines de soie européennes. Cela remonte au dix-neuvième siècle. La caméra onirique de Karim Ghorayeb suit les deux sœurs incarnant deux femmes, Asma et Saran, exilées en France et travaillant dans un café, qui deviennent amies du jour au lendemain. Elles partagent leurs peurs, leurs faiblesses et tissent une amitié de soie, loin des toiles d’araignées. Leur amitié est aussi fragile mais aussi précieuse que les fils de soie. Leurs racines communes en sont le noyau, leur vécu d’exilées en est la source. Comme dans les usines de soie où le bruit des machines empêchait les femmes de se parler, et où, pourtant, des amitiés naissaient, capables de guérir les âmes, dans le vacarme assourdissant du monde et les courses effrénées pour la justice de toute une Histoire, Asma et Saran tissent une amitié de route. Comme un baume à l’âme, dans la sublimation de l’art ou de la féminité, elles se soutiennent. Devant la douceur de la force des femmes, tout désir de vengeance s’éteint. Loin des lynchages et des violences à rebours, on croit en la rédemption.

Sam Lahoud, producteur, scénariste, réalisateur, consultant en scénario et maître de conférences à la NDU, fait partie du jury des courts-métrages présidé par Darina al-Joundi, aux côtés de Wissam Charaf, Mounia Akl, Jihane Chouaib et Stéphanie Atala.

"Je travaille sur des collaborations entre différents festivals à l’étranger – Canada, Australie et France, entre autres – afin qu’il y ait des échanges et une chaîne entre les différentes entités", affirme-t-il. Il ajoute: "Ce qui caractérise les films libanais, c’est qu’ils sont très différents. En tant que sous-thèmes, la question de l’identité y est présente en plus de celles du départ, du port de Beyrouth." Il reprend: "Quant aux critères de sélection, le film devrait avant tout parler au cœur, avant de parler technique."

Sam Lahoud donne le conseil suivant aux jeunes: "Je remarque que les jeunes vieillissent vite. Je trouve qu’ils devraient communiquer plus, comprendre leurs différences et ne jamais baisser leurs voix."

Marie-Christine Tayah

Instagram: @mariechristine.tayah