Susciter la pitié, avec un brin d’agacement parce que notre situation a trop duré. Oui, il y a des peuples plus méritants d’être soutenus, les Ukrainiens par exemple, qui sont soudés comme un seul homme pour défendre leur patrie…

Un peuple explosé dans une mosaïque de communautés qui persiste à répéter les erreurs du passé à chaque occasion qui lui est offerte est difficilement crédible. Il ne faut plus s’en étonner, il ne faut plus s’attendre à ce qu’on nous réponde lorsque nous lançons des SOS. "Vous les avez élus", avait déclaré Emmanuel Macron lors de sa visite empathique juste après le tragique 4 août 2020. Là, nous les avons "réélus", non, pas tous, nous nous sommes battus pour changer la donne, mais en dépit de la "majorité" obtenue, il y a eu des alliances, mésalliances et autres traîtrises qui ont fait que les mêmes à la tête du Parlement, à sa vice-présidence et au secrétariat de ladite assemblée ont été reconduits au profit du pouvoir en place.
Comment nous justifier après cette débâcle? Comment soutenir les regards de nos amis expatriés qui se sont fendus pour nous aider à "renverser la table"?

Impossible. Rien à dire. Avoir honte. Présenter des excuses d’être libanais et de peser là où vous vous trouvez, hors du pays, pour un voyage arrivé à point nommé après trois ans de sous-vie. Peser parce que vous ne pouvez pas suivre le rythme de ceux pour lesquels la vie, au quotidien, n’a pas changé d’un iota…

Déjeuners, shopping, expos, cinés, théâtres, musées, dîners, voyages dans le voyage, vous tentez (avec beaucoup de mal) de soutenir la cadence lorsque vous venez de sortir d’une prison nommée Liban et qu’à la limite orbiter autour des défis électricité/essence/mazout est finalement plus accommodant que de choisir quels tops/chaussures/robes/jupes/pantalons seront les plus utiles pour ne pas avoir à emporter l’armoire toute entière.

Parce que vous avez perdu le réflexe "voyage" qui vous permettait de boucler une valise en 24h, après avoir booké un vol pour un voyage décidé sur un coup de tête (pas si fou que ça), dans un passé récent où la vie était douce; tellement douce que vous zappiez la case "calculs des frais de voyage".

Depuis que votre situation financière, ainsi que votre statut d’être humain ayant un droit naturel aux besoins basiques de la vie vous ont été ôtés, votre vie a basculé dans un néant d’insécurité et d’incertitudes.

Votre nouveau mode de vie, lui, ne se démode pas, il consiste à serrer les cordons de la bourse à la limite du supportable, et renoncer, renoncer, renoncer…

À tous ceux qui sont lassés de notre situation, excusez-nous d’être libanais(es), mais sachez que nous vivons désormais dans des mondes parallèles aux vôtres et que la possibilité de se croiser un jour, d’égal à égal, est infime.

Comme au Monopoly, nous, prisonniers du pays du Cèdre, retournons après chaque tentative d’évasion à la case départ, avec un séjour en prison; prison qui semble taillée à la mesure de nos désillusions: celle d’une condamnation à perpétuité… mais qui semble paradoxalement si douce à vivre chez soi.

Avoir le luxe de choisir sa prison est le luxe absolu. Home sweet home.

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