Ainsi on a lancé en grande pompe, tel un accomplissement extraordinaire, un programme d’aide sociale, appelé Aman (ou ESSN selon la nomenclature officielle). Près de 150.000 ménages vont recevoir un montant mensuel de 100-150 dollars, financé par un prêt de 246 millions de dollars de la Banque mondiale (BM). Une percée sans pareil si l’on en croit les paons de l’appareil d’État qui ont déployé leurs ailes pour l’occasion. Ceci dit, observons de plus près les aberrations du système.

D’abord, la proposition de prêt a été lancée par la BM en janvier 2021. S’il a traîné 14 mois avant de voir le jour, c’est parce que nos autorités tentaient d’en modifier les termes, en éliminant la partie ‘audit’ afin de pouvoir inclure leurs pauvres selon un quota clientéliste. La répartition souhaitée était calquée sur la composition du gouvernement Diab à l’époque (la même que l’actuelle d’ailleurs), soit 40% pour le tandem chiite et alliés, 40% pour les aounistes et alliés, et 20% pour les quelques zaïms périphériques. Si leur tentative a buté sur l’intransigeance de la BM, cela ne veut pas dire qu’ils vont abdiquer. Le fait de retarder sa mise en œuvre jusqu’à la veille des élections servira à monnayer cette aide contre l’adhésion des bénéficiaires à leurs candidats.

En même temps, on a mis en place une énorme supercherie sous la forme d’un second programme d’aide appelé ‘carte d’approvisionnement’ qui profiterait à 500.000 ménages, pour un coût de 550 millions de dollars. Un leurre sans pareil car il n’y a aucune chance de pouvoir financer ce programme dans un avenir proche. On l’a fait mousser médiatiquement quand même pour laisser croire à ceux qui se sont inscrits sur la plateforme que leur tour viendra incessamment après la première fournée des 150.000 ménages. Ainsi, on les garde au chaud dans une situation de dépendance et d’électeurs fidèles à moindre frais.

D’un autre côté, ce versement monétaire pour la consommation est bien la pire forme d’aide qu’on puisse imaginer. D’abord, elle ne peut être pérenne ; elle est d’ailleurs limitée à un an comme si la crise allait être résolue entre-temps. Ensuite, elle n’apporte aucune valeur ajoutée à l’économie. Même ces pauvres parmi les pauvres auraient préféré remplacer cette mendicité humiliante par un emploi digne. Chose qui aurait pu être possible si les autorités avaient pris des mesures pour relancer l’économie et développer la création d’emplois.

Troisièmement, on vient ainsi d’ajouter 246 millions de dollars de prêt à notre colossale dette, alors qu’on n’a pas la moindre idée comment rembourser le premier dollar. Et au moment où l’on n’arrive même pas à remplacer une ampoule sur un éclairage public, ou fournir à l’administration une ramette de papier A4.

Ensuite, personne n’a pensé, au lieu de distribuer des miettes, alléger les charges financières des ménages. Cela pourrait se faire, par exemple, via un transport commun organisé pour éviter le fardeau financier de la voiture privée, ou en mettant en place une couverture médicale universelle. Autant de charges devenues hors de portée de la plupart, alors que des solutions existent.

Mais tout cela ne viendrait pas à l’idée de nos dirigeants qui préfèrent vivre dans le déni complet, selon les termes de la BM. Ou alors, comme l’a si bien exprimé Jean-Yves Le Drian, ils ne se rendent pas compte qu’on est déjà sur le Titanic devant l’iceberg, avec l’orchestre en moins.