Le fanatisme est un phénomène récurrent: il existe depuis le début de l’humanité. Sa montée particulièrement dramatique au XXe siècle a suscité de nombreuses explorations dans les divers domaines où il cherche à s’imposer, afin de tenter de comprendre ses causes et ses conséquences sur l’individu et la société, comme aussi pour mettre à jour les caractéristiques psychologiques du fanatique ainsi que les mobiles qui l’animent.

Les psychanalystes s’y sont aussi intéressés. Particulièrement André Haynal dont la lecture de l’étude qu’il y a consacré est saisissante non seulement par sa brûlante actualité internationale, mais parce qu’elle nous offre une précieuse grille analytique pour déchiffrer l’idéologie à l’œuvre au Liban et à laquelle on cherche à soumettre la population depuis ces dernières années.

Qu’est-ce qu’un fanatique? C’est un individu qui adhère pleinement à une doctrine. Celle-ci peut être aussi bien religieuse que politique, économique, sociale, etc. Il est animé par une croyance aveugle, accompagnée d’un zèle dangereux. Il est "fervent et passionné, enragé, intolérant, sectaire, exalté, frénétique et absolu". Il ne s’impose pas les limites pulsionnelles indispensables à la vie en société. Son dogmatisme obnubile toute conscience morale: il peut haïr sans ressentir de culpabilité. Il agit par conformisme à un discours idéologique clos, imperméable à tout autre.

Au lieu de fonder ses actes sur une réflexion lucide et rationnelle, sur l’analyse des faits réels et la recherche de solutions impliquant toutes les parties concernées, dans un esprit de dialogue et de respect mutuel, le fanatique se conduit de manière totalement opposée: il se montre intolérant, zélateur d’une pensée unique dont il est le représentant, possesseur d’une Vérité transcendante qui, sur le plan religieux par exemple, se décline comme une révélation divine à laquelle il a eu accès grâce à sa relation directe à la divinité. Le fanatique s’exprime avec une arrogance narcissique, sa confiance en lui est inébranlable parce qu’il se considère comme le seul dépositaire de la Vérité.

Le fanatisme produit une régression psychologique qui simplifie le rapport aux autres. Le discours est le suivant: "Nous sommes les possesseurs de la Vérité, nous sommes les meilleurs, les bons, et les autres, ceux qui ne partagent pas nos convictions, qui sont différents, sont les mauvais, l’ennemi à assujettir sinon à éliminer sans scrupules ni empathie pour les victimes, ni sentiment de culpabilité". Ce sont les effets du dogmatisme religieux aussi bien que politique ou socio-économique que nous voyons à l’œuvre dans notre pays. Mû par sa force destructrice et en raison de son caractère dangereux et délétère, le fanatisme, dans le but de parvenir à ses fins, provoquera l’écroulement des institutions et du système politico-économique en vigueur, indifférent aux conséquences dramatiques d’un tel cataclysme sur la population.

Un autre élément intrinsèque au modus vivendi du fanatisme, c’est la nécessité de se trouver un bouc émissaire afin d’imputer aux autres toute erreur, toute catastrophe. Les coupables, les responsables des échecs, ce sont toujours les autres. Ce sera toujours leur faute parce qu’"ils n’arrêtent pas de nous mettre des bâtons dans les roues". Le fanatisme ira même jusqu’à s’inventer des victoires imaginaires, contredisant la réalité des faits, afin d’étoffer sa légende, nourrir son idéologie et galvaniser ses adeptes. Le fanatisme signe la perversion d’une croyance érigée en dogme, qu’elle concerne la foi en Dieu ou dans un chef, dans la prépondérance d’une race, dans la défense d’une minorité, dans une théorie de type économique, politique, psychologique, scientifique, etc.

Il ne faut pas imaginer le fanatique religieux comme un individu particulièrement répugnant ou manifestant publiquement son mécontentement. Souvent, c’est un individu ordinaire, vivant discrètement dans son milieu environnant, se conformant aux normes de son entourage, cachant habilement son rêve de commettre son forfait pour "la cause sacrée" à laquelle il se voue corps et âme et qui est celle d’imposer la dictature de la Vérité divine et de détruire le monde des hérétiques. S’il s’accroche aussi fermement à sa croyance, c’est que celle-ci lui est absolument indispensable pour échapper à un sentiment de profonde fragilité refoulée.

Le fanatique est convaincu de posséder la Révélation ultime. Envahi par un sentiment de suffisance illimitée, par un narcissisme démesuré, il se perçoit comme un être supérieur, en droit de balayer toute opposition de quelque nature qu’elle soit, tout doute ou toute tentative de remise en question. S’il n’est pas le fondateur premier de son idéologie extrémiste, il s’y identifie entièrement et lui restera fidèle jusqu’à la mort, la sienne ou celle des mécréants. Parce qu’il est persuadé d’être un Initié appartenant au cercle des élus, il va consacrer sa vie au service du message divin qui mènera au totalitarisme politique.

Lorsque les conditions économiques, politiques, sociales ou même environnementales apparaissent vacillantes et angoissantes, suscitant des états de panique, l’incertitude dans laquelle cette situation plonge les individus peut les inciter à rechercher des solutions en apparence rapides et efficaces, simplificatrices à l’excès, valables pour ce monde aussi bien que dans l’autre, nécessitant le sacrifice de milliers sinon de millions de vies humaines. Ce n’est plus la réflexion ou le sens critique qui domine, c’est l’émotionnel sinon le pulsionnel qui s’offre comme un refuge ou une échappatoire. Plus le désarroi personnel ou collectif est grand, plus l’appel à l’aveuglement fanatique trouvera un écho. Le clan constitué par les membres adhérant à la même Vérité contribuera également à produire un effet fanatisant, renforçant la nécessité absolue de rester entre soi et de pourfendre les autres.

Peut-être devons-nous aussi nous interroger sur la tendance au fanatisme enfoui en chacun de nous, ce que certains nomment "le fanatisme du quotidien". Lorsque, à l’intérieur d’une famille, un membre cherche à imposer sa Vérité, sans laisser de place à la parole des autres, lorsqu’en politique, on cherche à faire croire à l’existence d’une solution absolue aux problèmes, lorsqu’on forme des groupes réunis autour d’un mot d’ordre unique et qu’on veut l’imposer aux autres, lorsque nous sommes persuadés que nous luttons "pour la bonne cause" ou "pour le bien des autres" sans laisser de la place à une parole différente, ne pouvons-nous pas affirmer qu’une tentation fanatisante est tapie au fond du psychisme de chaque sujet?

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