La planète lutte depuis deux ans contre le Covid-19. Cette pandémie – quand elle sera vaincue – permettra au monde entier de rêver à de meilleures villes et de nouvelles infrastructures, de reconstruire avec créativité et espoir. Sauf Beyrouth. Car lorsque le virus aura disparu, il n’emportera pas avec lui les autres problèmes qui caractérisent un État en faillite, à savoir les services de base, l’éducation, les soins médicaux, le secteur bancaire et l’industrie.

La ville est saisie d’une sorte d’effroi né surtout de l’insécurité financière et économique. En quelques mois, le tarif d’un taxi-service est passé de 2 000 LL à 20 000 LL puis à 40 000 LL. La semaine dernière, en rentrant de Ras Beyrouth, j’ai arrêté un taxi dans la rue.
Moi: À Gemmayzé
Chauffeur de taxi: 60 000 LL.
Moi : Service 20 000 LL.
Lui: Taxi 50 000 LL.
Moi: Serviseyn (système où on a droit à deux places réservées pour) 30 000 LL.
Lui: Serviseyn 40 000 LL.
Moi: 35 000 LL.
Lui (avec un soupir lourd): Tla3i (Entrez).

Je me suis installée sur le banc arrière.
Lui: Walaw madame. Ils ont encore augmenté le prix du carburant. Savez-vous combien cela coûte juste pour faire fonctionner la voiture? Les reçus de la journée ont disparu au moment où on a fait le plein du taxi, sans compter l’entretien de la voiture et les dépenses…

J’ai eu honte. Me voilà en train de négocier avec lui pour quelques sous.
Moi: Je suis désolée. Je te donnerai les 40 000 LL que tu as demandées.
Lui (surpris): Mashkoura (Merci), madame. Ça vous dérange si je m’arrête pour une _man’ouché_? C’est la meilleure galette au thym à Beyrouth. Cela prendra à peine quelques minutes.
Moi: pas du tout.

Il s’est arrêté à l’entrée d’une boulangerie sur le khat, l’ancienne ligne de tramway.
Lui: Puis-je vous offrir une man’ouché, madame? 3ala 7sabi (mon régal).
Moi: Non merci. Je vais déjeuner maintenant, mais sahteyn (bon appétit – mangez en bonne santé).

Le chauffeur de taxi est sorti de sa voiture et a été accueilli cordialement par le boulanger et une autre connaissance, qui a dit quelque chose et les trois hommes ont éclaté de rire. Ils l’ont accueilli avec déférence: il était clairement un client qu’on tenait en estime. Je me suis rendue compte que la man’ouché que le chauffeur de taxi m’avait offerte coûtait plus cher que la différence de tarif sur laquelle nous avions négocié.

Quelques minutes plus tard, nous étions en route. Nous sommes passés devant une benne à ordures. Un jeune homme en jean et une chemise qui a dû être rouge à l’origine, parcourait les sacs de déchets multicolores, ramassait des objets et les plaçait dans un récipient en plastique auquel il avait attaché une plate-forme à roulettes.

Lui: Regardez-moi cela. Dans les ordures!
Moi: Que Dieu pardonne ceux qui sont la raison pour cette privation.
Lui: Que Dieu les maudisse!

Notre monde changeait plus vite que prévu. Nous avions tous les deux honoré le pacte social non écrit qui régit la négociation dans cette partie du monde. La négociation dans notre société a des normes. Nous nous engageons dans ces échanges jusqu’à ce qu’un prix équitable soit atteint par les deux parties. Il en va de même d’offrir à tous ceux qui sont avec vous de prendre part à votre repas. Les deux parties ont établi leur valeur sociale avec dignité. Que va devenir ce pays lorsque ses citoyens ne pourront plus se permettre le fairplay dans l’observation et la réalisation des subtilités sociales?