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Après s’être distinguée par ses contributions littéraires dans divers projets culturels, notamment au sein de sa rubrique "Brouillons de culture" d’Ici Beyrouth, Gracia Bejjani franchit un nouveau cap avec la publication de son premier recueil de poésie intitulé J’ai appris à parler sur tes lèvres. La maison dédition La Kainfristanaise accueillera lauteure pour deux séances de dédicace au Marché de la poésie à Paris: le samedi 22 juin à 16h et le dimanche 23 juin à 14h, sur le stand 503.

Les mots de Gracia Bejjani fusent parmi les émotions du moment. Ils puisent dans les souvenirs de Beyrouth d’antan, ville de rêves et de départs, et s’ancrent dans le présent, libres et poignants. Les mots de Gracia Bejjani défient la douleur. Ils prennent leur envol au bout de la peur, emplissent l’âme et comblent le manque. Ils se mettent à nu, au-delà du deuil. Fragiles et puissants, ils effleurent le cœur comme un baume, une plume. Ils s’incrustent sous la peau. Loin de la maison de l’enfance, à l’autre bout de l’océan, ils demeurent. Ils restent au-delà des restes de réminiscences: une chaise abandonnée, l’odeur du thym, l’étreinte de la mer, la générosité de la terre mère. Gracia Bejjani tisse sa toile d’écrits, fragmentée aux couleurs des empreintes indélébiles et bouleverse les esprits. Dans cette écriture entrecoupée, saccadée, essoufflée et vivante, crue, vraie, la poétesse ponctue de jeux et de mots les tours d’un destin éclaté. Ses phrases s’enchaînent, persistantes et fluides… Elles nous hantent au bout des larmes et du vide. Elles nous reviennent. Comme un regard de mère ou un refrain.

Quels sont les sujets qui vous interpellent?

Tout du monde porte ce potentiel d’interpellation, j’essaie d’être alerte à tout. Une sensation, une scène observée dans la rue. Un mot entendu. L’expression d’un visage dans le métro. Ou de simples associations d’idées. Pour moi, ce n’est pas le sujet en soi qui compte, mais plutôt l’attention portée au monde et à l’instant. Ces perceptions réactualisées sont cruciales pour mon écriture.
Il y a aussi certaines données du réel qui s’imposent, comme les événements du Liban, les troubles que traversent mes proches… Je pense alors être plus qu’interpellée, je suis sommée. Comme une nécessité. La variété nourrit ma créativité et m’inspire.

Sauriez-vous cerner votre inspiration?

Elle provient principalement de la langue elle-même. Elle se développe et s’épanouit à travers les mots et le travail constant sur la langue. Même si j’écris en français, je découvre parfois des sous-textes reliés à mes origines (dans des échos entre les deux langues). Le lien à la langue m’est essentiel, au-delà des mots il permet de se mouvoir, de donner un volume au monde, au ressenti. Une vibration.

Quest-ce qui vous émeut et vous donne lélan ou lenvie décrire?

Tout. Le quotidien, une catastrophe, une image… L’émotion n’a pas besoin d’être grandiose, parfois ce sont les détails les plus insignifiants qui m’inspirent. Et ce n’est pas toujours l’émotion qui me pousse à écrire; une réflexion peut également être un déclencheur. J’écris tous les jours, et lorsque je n’écris pas, les mots continuent de flotter autour de moi comme des membres fantômes. L’élan et l’envie d’écrire sont intrinsèquement liés au texte à venir. J’apprécie aussi le hasard dans l’écriture, ce moment où l’écriture elle-même provoque de nouvelles idées, un peu comme un sourire qui entretient la joie.

Quel est le fil conducteur de vos écrits, à votre avis?

Le besoin de justesse et d’honnêteté, tant envers le lecteur qu’envers moi-même. Je cherche à saisir aussi précisément que possible la sensation, la pensée, l’émotion. À explorer des dimensions inattendues grâce à la langue. Échapper à la rigidité des discours pour une vision fluide du réel dans son sens le plus large.

Écrire est-il un exutoire pour vous?

Écrire m’est une nécessité, comme une raison de vivre ou pour être plus juste, une voie de vie. Je retravaille beaucoup mes textes pour aller au-delà des émotions initiales qui les auraient inspirés. Les ciseler et les épurer pour renouer avec l’universel humain. L’écriture n’est pas exutoire, mais source de joie (la joie d’écrire). Comme emprunter un chemin parallèle, prendre un autre élan. Je ne suis pas forcément mieux après, je suis déplacée.

Écrivez-vous lorsque vous êtes heureuse?

Oui, absolument. Que je sois heureuse ou triste n’est pas l’enjeu principal. J’aurais d’ailleurs envie d’inverser et de dire que je suis heureuse quand j’écris. Je parlerais plutôt de joie à nouveau. L’écriture me permet cette joie, une dynamique où la gravité se laisse aborder avec légèreté; et inversement. Dans la nécessité du paradoxe sans contradiction.

Quelles sont les émotions qui vous traversent avant den arriver aux mots?

Elles sont très variables sans être nécessairement présentes quand je me mets à écrire. Souvent elles me viennent pendant l’écriture. C’est dans cette attention aux sensations, dans les associations de pensées que des épiphanies peuvent surgir. Le texte s’écrit presque de lui-même, me permettant de percevoir, de comprendre et de ressentir plus profondément que je ne l’aurais fait avant de commencer à écrire.