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Nathalie Hadj signe avec L’impossible retour un premier roman qui nous entraîne dans l’intimité d’un couple mixte algéro-espagnol, à travers le regard de leur fille Margot. Cette Franco-Algérienne quadragénaire replonge dans son enfance, après la mort de son père Karim, un mystérieux Kabyle venu tenter sa chance dans le Paris de l’après-guerre. Elle revit ces années 1960 passées avec ses parents, Karim et Ana, dans la loge de concierge familiale du 11e arrondissement. Une cellule chaleureuse, mais bancale, entre deux exilés que tout oppose.
Si Karim décide de taire son passé derrière un lourd silence, Ana elle se raccroche désespérément aux chimères de l’Espagne, son pays dont le souvenir la hante. Deux imaginaires dissonants que leur fille va tenter de réconcilier pour tenter de reconstituer le puzzle identitaire que lui a légué ce couple déchiré.
Un jeu de miroir émouvant entre l’intime et le collectif.

Une identité plurielle en quête de sens

Tiraillée entre ses origines algériennes, espagnoles et françaises, Margot s’efforce de concilier ces héritages composites, à la recherche d’une identité cohérente. Elle incarne la figure du sujet postcolonial décrite par Homi Bhabha, écartelée entre plusieurs cultures. Ce penseur important dans le domaine postcolonial, a développé une idée qui explore comment les cultures se mélangent et interagissent. Dans son livre important, " Les lieux de la culture ", il parle de l’hybridité culturelle. Ce concept nous aide à voir le monde non pas comme un lieu de division stricte entre " nous " et " les autres ", mais plutôt comme un espace où les différentes cultures se rencontrent, se mélangent et discutent.
Ni tout à fait française, ni algérienne, ni espagnole, Margot, en se sentant étrangère partout, éprouve un " entre-deux " identitaire. En explorant avec avidité la mémoire familiale, elle se heurte à l’hermétisme de Karim. Un silence qu’elle attribue aux traumatismes refoulés de la guerre d’indépendance, et derrière lequel on devine cet implacable sentiment d’altérité dont parle Levinas, et qu’elle ressent douloureusement au contact du rejet social dont elle fait l’objet. Margot se voit rappeler ses origines stigmatisées dans une France qui regarde encore souvent avec suspicion les enfants d’immigrés. La violence symbolique de ce racisme quotidien, les obstacles semés sur son parcours universitaire ne font que renforcer ce sentiment cuisant. À travers elle, le roman souligne les affres de l’entre-deux identitaire et la persistance des préjugés.

Les blessures indicibles de la génération des immigrés

Que ce soit Karim que les cauchemars nocturnes trahissent les traumatismes refoulés de la guerre d’indépendance, durant laquelle il a vu son ami d’enfance Hocine assassiné sous ses yeux ; M. Jean, ce rescapé des camps de concentration recueilli à son retour par Mme Sanders, qui y perdit toute sa famille en éprouvant la culpabilité d’avoir survécu et dont la seule photo de sa mère résume tout ce bonheur anéanti ; ou encore la mystérieuse Mme Martin, cette femme distinguée qui dissimule son lourd passé de prostituée et sa marque indélébile de la collaboration ; tous portent les stigmates invisibles, mais bien réels de douloureux secrets enfouis au plus profond d’eux-mêmes. Ces personnages brisés se sont reconstruits dans le silence et la pudeur, réinventant leur vie loin du pays qui les a meurtris, que ce soit la Pologne, l’Algérie ou la France de Vichy. Derrière leurs silhouettes parfois fantasques se cachent des itinéraires cabossés, des blessures que même la mort ne parviendra pas à exhumer. À travers eux, c’est le destin douloureux de toute une génération frappée par l’Histoire que Nathalie Hadj exhume en filigrane, sans jamais trahir le mystère entourant ces vies brisées qui continuent, dans un ultime sursaut de dignité, à faire silence sur leur indicible souffrance.

L’amertume de l’exilé face à un pays d’origine devenu étranger

Qu’il s’agisse de l’Espagne solaire dont Ana, la mère de Margot, vante inlassablement les charmes, nourrissant l’espoir tenace d’y finir ses jours, ou de l’Algérie que Karim a fuie au péril de sa vie, l’un et l’autre portent l’imaginaire d’un ailleurs fantasmé. Mais ce paradis mythifié par la distance contraste avec la désillusion qui les frappe quand ils fouleront à nouveau cette terre rêvée. L’Espagne ne sera jamais aussi belle que dans les descriptions enflammées d’Ana, elle qui morcelle son existence dans l’attente d’un hypothétique retour. Quel terrible personnage que celui d’Ana : exilée nostalgique ayant tout sacrifié pour un eldorado décevant, elle voit ses dernières années consumées par la maladie d’Alzheimer, ultime fatalité qui la prive peu à peu de ses souvenirs, et la confronte à la vanité de ses sacrifices. Personnage à la fois pathétique et héroïque, elle symbolise admirablement les désillusions de l’immigration et la tragédie de la mémoire qui s’éteint.
De son côté, Karim éprouvera un sentiment d’étrangeté et de dépossession face à une Algérie devenue hostile. À travers ces deux personnages, le roman dit toute l’amertume de pans entiers de l’immigration, ces imaginaires douloureux qui se heurtent à l’implacable réalité lorsque l’on tente de renouer avec un passé révolu.

À travers le récit de cette héroïne en quête d’elle-même, L’impossible retour constitue un roman poignant sur l’exhumation difficile des traumatismes passés. Derrière la destinée de Margot, c’est un large pan de notre mémoire collective que Nathalie Hadj interroge. Loin du récit de victimisation, son roman foisonnant fait surtout l’éloge de la résilience de ces vies qui ont trouvé dans la dignité le moyen de survivre à l’Histoire. En plaçant au centre de son récit ces figures meurtries, elle touche par sa délicatesse, dévoilant leurs fêlures intimes avec pudeur et compassion. Une belle réussite littéraire pour ce premier roman qui fait déjà d’elle une plume sensible à suivre.

Nathalie Hadj, L’impossible retour, Mercure de France, 04/01/2024, 1 vol. (196 p.), 20€.

L’impossible retour : une odyssée moderne de résilience

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