Qui aurait cru que plus de 200 chefs-d’œuvre de l’art moderne français et russe encore inconnus du public français atterriraient à Paris en octobre 2021 après avoir séjourné plus de 30 ans dans les oubliettes russes? Étrange parcours en vérité que celui de ces œuvres iconiques exposées aujourd’hui à Paris, à la fondation Vuitton, édifice en métal, verre et pierre aux allures de caravelle.

En effet, dès 1890, des toiles de peintres impressionnistes comme celles de Manet, Corot, Monet, Renoir, Sisley et Degas et celles de peintres avant-gardistes, postimpressionnistes fauves et cubistes comme Van Gogh, Gauguin, Vlaminck, Bonnard, Derain et Picasso, ainsi que des sculptures de Rodin et Paul Claudel vont connaître une surprenante destinée.

Nombre de ces œuvres, dont la plupart furent peintes entre 1875 et 1914, ont défié les affres du temps, résisté aux tempêtes du 20e siècle et survécu aux maintes tribulations de cette période tumultueuse.

Le début de l’aventure commença vers 1870 avec l’héritière d’une dynastie cotonnière, mélomane et férue de culture, convaincue que "pour gagner de l’argent il fallait de la compétence, mais que pour le dépenser, il fallait de la culture". Il s’agit de Varvara Morozova qui initia très tôt ses deux fils à l’art et qui leur légua, outre sa fortune, son goût et sa passion du beau.

Mikhaïl, l’aîné, fut le premier à entamer une collection d’œuvres de l’école russe des années 1890-1910, telles que celles de Répine, Vroubel, Sérov, Korovine et Golovine; mais aussi une collection de tableaux de peintres français, Mikhaïl considérant Paris comme le centre de la création artistique moderne et la référence suprême du goût nouveau. Ainsi, une quarantaine d’œuvres dont Le Portrait de Jeanne Samary de Renoir, Un champ de coquelicots de Monet, La Guinguette de Manet, La Mer aux Saintes-Marie de Van Gogh et Tarari Maruru de Gauguin feront partie de sa collection.

Pierre Bonnard Triptyque- Au bord de la mer Méditerrannée, 1911

À la mort de Mikhaïl à 33 ans, en 1903, son cadet Yvan reprendra le flambeau en ne négligeant pas bien sûr ses compatriotes dont Chagall, mais en privilégiant toutefois des joyaux comme Fruits et bronze de Matisse, Les deux saltimbanques et Acrobate à la boule de Picasso, ainsi que plusieurs œuvres majeures de Gauguin et Derain et des sculptures de Paul Claudel et Rodin.

Il fera même plusieurs commandes à des peintres français: à Bonnard, un triptyque intitulé La Méditerranée, et à Maurice Denis, un cycle monumental de cinq panneaux, L’Histoire de Psyché, dans un esprit art nouveau destiné à orner le salon de musique de sa demeure.

C’est là, avec la révolution bolchevique, que la roue du destin va commencer à tourner avec pour effet de reléguer la collection Morozov aux oubliettes.

L’hôtel Morozov sera envahi par les militaires bolcheviques, la collection Morozov sera nationalisée, la demeure Morozov transformée en musée dont Yvan Morozov deviendra le directeur, avant de fuir clandestinement en Hollande avec toute sa famille.

La collection d’Yvan connaîtra bien des vicissitudes: décrochages partiels pour d’autres utilisateurs du musée, tentatives de vente sur le marché international, interdictions de présentation de certaines œuvres pour des raisons idéologiques par les défendeurs du réalisme socialiste et, dès 1938, déménagement temporaire du musée. Certaines œuvres de la collection vont même atterrir dans les mines de l’Oural, puis le musée Morozov sera fermé par Staline en 1948, son contenu traité d’art bourgeois dégénéré.

L’ensemble des œuvres sera dispersé entre le musée de l’Ermitage et le musée Pouchkine et sera décroché et remplacé par d’autres servant la propagande communiste. Certaines toiles vont même se dégrader au fil de leurs tribulations.

À la mort de Staline, il faudra toutes les faveurs dont jouissait Picasso, membre du parti communiste français, pour permettre à la collection de renaître à la lumière, et voilà qu’elle réapparaît, en octobre 2021, comme miraculeusement et pour la première fois à Paris devant l’œil ravi des visiteurs. Certaines œuvres seront restaurées grâce au concours de la fondation Vuitton qui les accueille aujourd’hui. Compte tenu de son succès, l’exposition sera prolongée jusqu’au 2 avril 2022… Un fabuleux destin en somme!

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