"Face au monde qui bouge, il vaut mieux penser le changement que changer le pansement." Francis Blanche, l’humoriste, scénariste et poète, est celui qui, face "au monde qui bouge" et aux péripéties de l’existence humaine, a inventé, avec son complice Pierre Dac, un parti politique, "le parti d’en rire".

Une femme voit son mari tourmenté, accablé d’insomnies depuis plusieurs semaines et lui demande pourquoi il est aussi mal. Son mari lui répond qu’il doit 20.000 euros à son ami Marc, qu’il ne sait comment sortir de la situation et que cela le ronge. Le soir venu, le mari recommence à ruminer, ne peut à nouveau pas dormir, et sa femme non plus. Elle décide de faire quelque chose. Elle sort sur le balcon et appelle en direction de l’immeuble voisin: "Marc! Marc! C’est à propos de notre dette!" Marc sort alors sur son balcon et lui demande: "Estelle, que veux-tu?". Elle lui crie: "Tu sais, les 20.000 euros que Stéphane te doit, et bien il ne les a pas!" La femme va alors se recoucher et dit à son mari: "Tu vois, maintenant c’est lui qui ne peut plus dormir!"
Face à son mari qui se débat dans son angoisse, Estelle, en épouse bien intentionnée, veut éliminer le mal. Elle a la sagesse de ne pas recourir aux somnifères et invite son mari à parler, mais elle ne supporte pas sa plainte, son inertie et ses conflits intérieurs. Elle lui impose alors sa solution.

"L’impossible à supporter"

Ce que l’on vient dire en psychanalyse relève toujours, selon l’expression de Lacan, de "l’impossible à supporter". Un psychanalyste est d’abord celui qui accueille et entend l’impossible à supporter. Il n’intervient ni pour consoler son patient à bon compte, ni pour le conditionner à aller mieux, ni pour résoudre ses dilemmes par des solutions toutes faites. Il l’invite, au contraire, à déployer le discours de l’insupportable. Il l’encourage à exprimer les replis de son angoisse, l’ampleur de sa peine, respectant son temps et ses sentiments, afin que ceux-ci se transforment de l’intérieur, dans le mouvement de la parole. Progressivement, la plainte peut alors devenir interrogation: "Pourquoi une dette me jette-t-elle chaque fois dans de pareilles affres?" se demanderait peut-être le mari de notre historiette.

L’entrée en analyse est ce passage au désir de savoir. Un tel désir de savoir ce qu’il en est de sa vérité n’a rien d’inné chez l’être humain. Pour entrer en action dans une cure, il nécessite la mise en place de ce lien particulier, appelé le transfert, qui se noue entre un patient et son psychanalyste.

Le savoir (sur l’être du patient) est d’abord prêté au psychanalyste, puis le patient découvrira petit à petit ce savoir comme étant le sien, c’est-à-dire celui de son inconscient. Tout au long de la cure, viendront au jour des sens nouveaux, des constructions logiques, des inventions de solutions, qui s’accompagneront, au fil du discours, de satisfactions inédites.

Le patient éprouvera alors qu’il existe une jouissance (un plaisir) propre à la parole et au savoir produit dans une analyse, et que cette jouissance l’emmène dans une dimension vitale se trouvant aux antipodes d’une position morbide. Il éprouvera aussi que, pour tout être humain, la justesse des solutions élaborées à partir des mystères de la vérité inconsciente s’accompagne d’une paix et d’une fierté qu’aucun traitement médical ne peut procurer.

Le dispositif analytique opère, à cet égard, une transformation du pessimisme de la maladie en "gai savoir" (expression que Lacan écrit "gay sçavoir", reprenant l’orthographe du temps des troubadours, qui lui a donné ses lettres de noblesse). Le "gay sçavoir" auquel conduit une psychanalyse désigne le goût du déchiffrage de l’inconscient et la joie qui en résulte. En cela, il est une vertu analytique et porte un enjeu vital. À l’inverse, traiter le mari de notre historiette comme un pur insomniaque (au moyen de psychotropes, de techniques d’endormissement…) ou comme un indécis patent revient à transformer les choses de la vie en maladie chronique, à faire de l’existence humaine une affliction et à dénier au sujet toute possibilité d’invention.

La maladie mentale et les troubles psychiques existent, bien sûr. Ils nécessitent alors le recours aux molécules et au suivi clinique adéquats. Mais combien d’épreuves de vie ont été mises aveuglément sous l’égide du pathologique, jetant des personnes dans des traitements interminables et parfois violents, ou dans une errance de praticien en praticien, sans que ces personnes trouvent jamais de soulagement durable?

De telles erreurs de jugement peuvent être lourdes de conséquences: dépendance aux médicaments avec états de conscience modifiés ("je me sens tout le temps cotonneuse et n’éprouve plus rien, ni joie ni peine", dit une patiente sous traitement chimique), perte de confiance en ses ressources, découragement voire désespoir de se sentir condamné à souffrir, et finalement, glissement vers une forme de lâcheté morale involontaire consistant à anesthésier toute interrogation sur soi-même. "Dépression lourde!", conclut alors le discours médical, et le piège de la maladie supposée se referme, plus serré encore.

La vie est jalonnée d’épreuves

À l’opposé de toute fatalité morbide, la psychanalyse épouse d’abord la sagesse la plus simple, qui nous rappelle ceci: une vie est à la fois riche de possibles et jalonnée d’épreuves. La souffrance morale constitue l’affect, universel, de l’épreuve. Le versant douloureux de la condition humaine s’inscrit dans le vivant du corps: les conflits intérieurs, les empreintes traumatiques, l’angoisse existentielle, les pertes inévitables, les tourments de l’amour, le cortège des peurs.
Supprimer la souffrance morale équivaut à priver un sujet de l’alerte lui indiquant la nécessité d’un changement de point de vue et de trajectoire, ce que l’on appelle un déplacement subjectif. Il est aujourd’hui évident pour chacun qu’il serait très dangereux d’éradiquer artificiellement la douleur physique, qui alerte d’un mal nécessitant traitement. De la même manière, un symptôme psychique est d’abord un signe: le sujet tente de s’adapter, de trouver une solution à une donnée problématique de son existence, mais il le fait à l’aveugle, et avec un lourd coût de souffrance.
Faire sienne l’idée que l’on est malade, alors que l’on est simplement aux prises avec les complexités de l’être et les épreuves inhérentes à toute existence, c’est s’immobiliser dans une représentation de soi en tant qu’objet (objet de la maladie, de la médecine, de la fatalité génétique); c’est oublier que l’on est un sujet. Contrairement à un objet, un sujet a le choix et la capacité de penser son changement.

Souvent, il m’est venu de dire aux patients, sans nier l’insupportable de leur souffrance, mais en la replaçant dans une dignité de sujet: "Je ne pense pas que vous soyez malade, mais plutôt écrasé de chagrin", ou bien: "Vous n’êtes pas en dépression, mais votre angoisse vous torture depuis si longtemps qu’elle vous épuise et vous déprime, d’autant que vous la pensez sans fin", ou encore: "Qui supporterait une telle solitude sans avoir le sentiment de devenir fou?", et, plus avant dans une cure: "Votre angoisse est certainement insupportable, mais peut-être pouvez-vous apercevoir qu’elle a aussi œuvré pour vous: au regard du mortifère extrême de vos liens familiaux, elle est ce qui vous maintient vivante, en attendant que vous puissiez trouver une issue."

Vouloir éliminer à tout prix un symptôme sans s’interroger ni sur son message ni sur sa fonction dans l’économie psychique d’un sujet revient à couper celui-ci d’une double dimension vitale: celle du désir (d’accéder au savoir sur soi), et celle de l’invention (de sa propre solution). Rappelons ce trait d’esprit de Freud visant certains médecins: "Il a si bien soigné son patient qu’il est mort."

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