Depuis près de quatre mois, la guerre fait rage en Ukraine. Soupçonnée de velléités bellicistes et expansionnistes, la Russie est devenue (implicitement) l’ennemi juré de l’Europe qui apporte désormais un jour nouveau sur les relations avec le pays des tsars : les artistes, les musiciens et les compositeurs russes sont devenus du jour au lendemain personæ non gratæ. Pourtant, cette discrimination est non seulement injustifiée, mais dangereuse et précipite la perdition du Vieux Continent. André Lischke, Gilles Cantagrel, Renaud Capuçon et Alain Tasso font le point sur cette problématique.  

" La guerre est un duel de peuple à peuple, il maintient le droit entre les nations comme le duel entretient la politesse entre hommes ", écrivait Honoré de Balzac. Et pourtant, toute guerre est moralement condamnable et constitue un gâchis en termes de pertes irrémédiables en vies humaines, toutes sacrées, qui s’étend également au plan civilisationnel et culturel. Le conflit qui se déroule actuellement en Ukraine, ce pays imprégné d’une identité panslave orthodoxe, est avant tout fratricide et marquera durablement le destin de toute l’Europe. Parmi ses conséquences culturelles ravageuses, l’observateur extérieur reste pantois devant la généralisation, dans les médias occidentaux, d’un discours de démonisation de la Russie, soupçonnée de velléités bellicistes et expansionnistes, et de la montée conséquente d’une russophobie féroce qui s’attaque non seulement aux citoyens russes résidant à l’Ouest, mais également à une culture russe devenue subitement porteuse des stigmates de l’agressivité poutiniste. Plus particulièrement, la musique russe est mise à l’épreuve de la guerre de désinformation menée dans les médias occidentaux, avec des conséquences désastreuses pour les ressortissants russes et pour la musique russe, et donc, faut-il le rappeler, pour la musique savante européenne.

L’homme le plus dangereux

André Lischke

Qui dit musique russe, dit certainement André Lischke. Contacté par Ici Beyrouth, le musicologue français affirme qu’à l’aune des circonstances que le monde vit actuellement, on est en droit de dissocier totalement la musique de ses exécutants : " Bien sûr que la musique russe ne doit aucunement souffrir de la conjoncture politique et il serait navrant que l’on cesse de jouer Tchaïkovski, Rachmaninoff et les autres, sous prétexte qu’ils sont russes ! ", s’indigne l’éminent expert, en indiquant que, loin d’être un simple divertissement, la musique est porteuse d’un message humaniste et unificateur. En ce sens, l’interprète se doit, selon André Lischke, de donner une image de lui-même qui ne fasse pas dissonance avec ce message, et " aujourd’hui on est en droit de lui présenter des exigences en adéquation avec un contexte humanitaire hors norme ".  Le cas du chef d’orchestre Valery Gergiev est particulièrement flagrant pour le musicologue, étant donné que le maestro n’a jamais caché ses sympathies pour Vladimir Poutine et a refusé de condamner l’agression russe en Ukraine : " Je me félicite que son agent Marcus Felsner ainsi que plusieurs grandes salles et scènes musicales européennes et américaines aient pris l’option courageuse de le renvoyer, en argumentant vigoureusement leur choix, car il aurait été indécent de faire la politique de l’autruche en feignant d’ignorer ce que tout le monde sait, explique M. Lischke. Le public de la Scala de Milan, où il a dirigé La Dame de Pique, ne s’y est pas trompé, et l’a copieusement et justement sifflé ! " Ainsi, le souhait le plus ardent du biographe de Piotr Ilitch Tchaïkovski serait que tous les chefs d’orchestre du " monde libre " s’entendent entre eux pour programmer simultanément la Symphonie no.7, dite " Leningrad ", de Dmitri Chostakovitch, avec le célèbre épisode de l’invasion de son premier mouvement, qui fournirait, selon lui, une illustration appropriée à ce que la télévision a montré, en faisant allusion aux soixante kilomètres de blindés et autres véhicules militaires russes montant à l’assaut de Kiev : " Ce serait un signal fort envoyé à celui qui est aujourd’hui l’homme le plus dangereux de la planète, et qui permettait à la musique de retrouver son pouvoir unificateur à travers une partition emblématique entre toutes ", conclut-il.

Toute honte bue ?

Gilles Cantagrel, Photo Yann Arthus Betrand

Ancien directeur de France Musique et l’un des plus grands experts de la musique baroque et de Jean-Sébastien Bach, Gilles Cantagrel, ce grand ami du Liban, s’est également exprimé sur cette problématique dans un entretien accordé à notre site. Si les propos incisifs de M. Lischke vont tout droit au but, il est à remarquer que ceux de M. Cantagrel ne manquent pas aussi  d’audace : " Contrairement aux intérêts personnels et inadmissibles de M. Gergiev, je me rappelle l’attitude de Wilhelm Furtwängler pendant la Seconde Guerre mondiale, souligne le musicologue octogénaire. Idéaliste et non collaborateur, refusant de se faire complice d’un criminel d’État, Furtwängler a cependant continué à diriger sous le régime nazi qu’il n’a pourtant jamais cautionné. " Il s’en est d’ailleurs expliqué à Thomas Mann, écrivain allemand et lauréat du prix Nobel de littérature en 1929, qui, lui, s’était réfugié en Amérique. Mann lui avait alors reproché son attitude, et Furtwängler lui avait écrit : " Les gens n’ont jamais eu autant besoin d’entendre Beethoven et son message de liberté et d’amour humain ". Pour M. Cantagrel, c’est exactement le contraire de la " honteuse position " de Valery Gergiev. " Et que dire de Chostakovitch, martyrisé par un régime qu’il exécrait et continuant pourtant à composer, toute honte bue ? ", se demande-t-il. Par ailleurs, le violoniste français Renaud Capuçon a également tiré la sonnette d’alarme sur la situation angoissante de l’art à la lumière du conflit russo-ukrainien : " Dans cette crise qui touche actuellement la Russie, l’Ukraine et l’Europe, je pense qu’il faut faire attention de préserver la culture et de ne pas décider de ne plus jouer Tchaïkovski, Rachmaninoff, Chostakovitch ou de lire Dostoïevski ou Tchekhov ", avertit le célèbre violoniste. M. Capuçon, qui avait répondu aux questions d’Ici Beyrouth dans le cadre du Festival al-Bustan, estime que " la culture reste essentielle " et qu’il " faut continuer à jouer Prokofiev, Chostakovitch, Tchaïkovski, encore plus qu’avant, comme une sorte de message extrêmement fort, parce que la musique et la culture ne sont pas la politique et je pense que cela est essentiel pour les musiciens ".

Un crime à l’égard de l’histoire

Alain Tasso, Photo Hratch Tokatlian

Quant à Alain Tasso, poète, critique d’art mais également collectionneur et grand amateur de musique baroque, il a sifflé la " parole volcanique ", comme il le fait remarquer dans l’un de ses poèmes, en s’insurgeant contre le boycott de la musique russe : " À l’aune de la situation belliqueuse actuelle, interdire d’interpréter la musique russe est complètement absurde. Des compositeurs tels que Tchaïkovski, Borodine, Juon ; des peintres comme Roublev, Kandinsky, Delaunay par exemple, sans oublier des poètes ou des écrivains comme Pouchkine, Tsvetaïeva, Akhmatova, Gogol, font tous partie de l’intemporel, affirme-il avec force. Ils exultent, chacun à sa manière, la beauté, la liberté, la culture de ce grand pays. C’est bien cela la Russie à mettre en valeur aujourd’hui, et plus que jamais ! " Selon lui, il importe de différencier entre ce qui se passe actuellement et, de l’autre côté, les " trésors culturels qui appartiennent à la terre entière " : " Bien évidemment, le drame ukrainien est tragique et inacceptable mais adopter un tel boycott culturel est délétère. Ceux qui se risquent à de tels louvoiements, feraient mieux de défendre les valeurs culturelles et artistiques propres à leurs patries respectives, des valeurs séculaires devenues dans certains pays européens un métissage parmi d’autres ", se révolte l’essayiste libano-français. Et d’ajouter : " Peut-on croire laisser faire cela ? N’est-ce pas un crime à l’égard d’une histoire culturelle vernaculaire et sa saine continuité ? Jeter l’interdit sur la musique russe, c’est exactement comme intercepter ou interdire le vol de la buse dans l’espace de liberté, dans l’immensité bleue du ciel, en lui déclarant la guerre, une de plus… "

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