Jamais la noblesse et la dignité de la culture, de la connaissance et de la sagesse ne furent aussi bien portées dans la tourmente. Le 4 février 2021, tout un Liban profondément choqué et consterné par l’assassinat de l’opposant farouche au Hezbollah, l’historien et éditeur Lokman Slim, découvrait Salma Mirchak, sa mère. Portrait d’une femme exceptionnelle.


Il y a quelques années, alors que nous étions installés dans le jardin de Lokman Slim à Haret Hreik, en train d’imaginer l’un de nos nombreux projets communs sur l’histoire du Liban et la préservation de la mémoire, nous avions été interrompus par une dame gracieuse d’un âge avancé, qui s’était adressée à Lokman dans un mélange de français et d’arabe égyptien. Naturellement, j’ai été intrigué par cette rencontre. En interrogeant mon ami sur l’identité de cette dame, j’ai découvert que c’était sa mère. Née en Égypte d’un père protestant et d’une mère libanaise du Mont Liban, elle avait rencontré le père de Lokman, l’éminent avocat, intellectuel et législateur Mohsen Slim, et l’avait épousé en 1958, pour donner naissance à Hadi, Rasha et Lokman, tous trois très accomplis dans leurs domaines respectifs.

Malheureusement, le grand public n’a fait connaissance avec Salma Mershak qu’après le meurtre brutal de son fils Lokman, antifasciste véhément ouvertement critique envers le Hezbollah, dont les entreprises intellectuelles résultent directement de l’œuvre de ses propres parents. Car la maternité de Salma Mershak ne l’a pas empêchée de poursuivre des études supérieures. Une fois ses enfants scolarisés, celle-ci s’est inscrite à l’Université américaine de Beyrouth pour étudier, aux côtés de grands noms comme l’historien Kamal Salibi, mais aussi Joe Malone, Constantine Zurayk, et bien d’autres encore, qui ont façonné ses points de vue autant qu’ils ont été influencés par les siens.

Salma Mershak publiera par la suite un certain nombre de travaux centrés sur l’histoire intellectuelle du Levant et du monde arabe ; un monde dans lequel ses ancêtres, la communauté « syrienne » d’Égypte, communément appelée al-Shawam, ont joué un rôle central. Ses deux ouvrages fondateurs sur Nicolas Haddad et Ibrahim al-Masri, documentent la contribution de ces intellectuels
« syriens » pionniers, et le rôle qu’ils ont joué dans la construction d’un pont pour les échanges culturels et intellectuels.

Ainsi, Salma Mershak n’a pas seulement contribué à fonder un foyer, où se trouve actuellement la magnifique villa Mohsen Slim, mais à créer un incubateur qui a permis à Lokman et à bien d’autres d’avoir un accès illimité à un vaste réseau d’intellectuels dont beaucoup étaient des amis de la famille, et qui ont ensuite publié leurs ouvrages à Dar al-Jadid, la maison d’édition fondée par son fils Lokman, et que sa sœur Rasha continue brillamment de diriger.

La dignité dans le chagrin
Au lendemain du meurtre de Lokman en février dernier, le Liban s’est retrouvé fasciné par la noblesse d’esprit de sa mère, de sa sœur Rasha, et de son épouse et collaboratrice Monika Borgmann, dont la dignité dans le chagrin et les paroles se situaient bien loin de la haine des assassins.

Recueillie devant la tombe de son courageux fils dont les cendres ont été répandues dans le jardin de la maison familiale, Salma Mershak, avec son doux accent égyptien, a rappelé à tout le monde ce qui compte : « Les gens civilisés débattent, ils peuvent avoir des opinions divergentes, mais le recours aux armes n’est jamais la solution. Nous sommes des gens civilisés, et non des animaux dans la jungle. Les animaux de la jungle se dévorent. La violence ne pourra jamais être bénéfique à ce pays. Elle m’a desservi en tant que mère car j’ai perdu mon fils. Mon seul souhait est que vous fassiez usage de votre esprit, pas de votre instinct, si vous souhaitez vraiment construire un pays. Lokman le mérite tellement. »

Les gardiens de la pensée libérale
Bien que la mort de son fils soit extrêmement douloureuse, la mère de Lokman n’a pas laissé la haine envahir son cœur et son esprit ; elle a au contraire réaffirmé son éthique libérale et humanitaire, la même pour laquelle son fils s’est battu avec tant d’éloquence et de vivacité tout au long de sa carrière.
Salma Mershak et sa famille d’éminents intellectuels s’avèreraient-ils donc avant tout les véritables gardiens de la pensée libérale, cet héritage de la région où elle a épousé, en 1958, Mohsen Slim, originaire de Haret Hreik, un petit village à la périphérie de Beyrouth, au cœur de ce que l’on appelle communément aujourd’hui la banlieue sud de Beyrouth – zone où les vastes oliveraies et plantations d’agrumes ont été remplacées par des tours en béton en réponse à une vague d’exode interne massive dès la fin des années 1960.

Malgré ses origines égyptiennes et sa nature plutôt élitiste, Salma s’est enracinée dans Haret Hreik, laissant sa demeure ouverte à ce quartier diversifié, que les forces des ténèbres ont lentement mais sûrement pris, remplaçant le modèle de philosophie athénienne par le bellicisme de Sparte.

Néanmoins, Salma, l’élégante villa Slim et son vaste jardin, ont offert à Lokman un terrain de jeu lorsqu’il était enfant, puis servi de siège à sa maison d’édition et au centre de documentation et de recherche UMAM, établi là dans le but de servir de gardien de la mémoire, au cœur d’une culture politique qui prône l’amnésie. La villa Slim des esprits brillants avec son humanité, sa diversité, son engagement infini pour la connaissance, constitue peut-être un dernier bastion pour la pensée libérale, affrontant les ennemis à ses portes qui souhaitent faire dominer le sectarisme et l’obscurantisme intellectuel et religieux.

Le feu de Prométhée
La carrière de Lokman, sa défense de la justice, son engagement à préserver les royaumes de la mémoire et les innombrables histoires des victimes de conflits et de violence, découlent d’un environnement nourri par sa mère. Cette femme continue de promouvoir la bannière que Lokman a porté sur son front jusqu’à son assassinat brutal par ceux qui croyaient naïvement pouvoir réduire au silence l’enfant né de Salma Mershak et Mohsen Slim.

Lokman nous a peut-être physiquement quitté, cependant, son sourire, son esprit brillant et son héritage brûleront à jamais comme le feu que Prométhée a volé aux dieux pour l’offrir à l’humanité – ce feu chaleureux qui rayonne avec douceur dans les yeux et l’esprit de la sage mère de Lokman.

Texte traduit de l’anglais par Nada Ghosn*