Que peut donc encore signifier aujourd’hui la date du 14 mars 2005. Chère à la mémoire de la majorité du peuple libanais, elle demeure cependant honnie par une frange importante du même peuple, provoquant une coupure verticale au sein du corps politique. Que commémore-t-on en ce 14 mars 2022 ? Quel témoignage proclame-t-on et quel message transmet-on ?

La journée du 14 mars 2005 restera dans la mémoire de tous ceux qui l’ont vécue. Le 30 mai 1997, la foule immense avait quitté le port et le centre de Beyrouth, sereine et apaisée après la messe célébrée au milieu de la ville, en ruines, par le pape Jean Paul II. Mais le Liban dévasté avait déjà commencé à renaître comme le pôle par excellence de la Méditerranée Orientale, grâce à l’espoir insufflé par les projets de reconstruction et de réhabilitation. Huit ans après, les mêmes foules feront le chemin inverse pour se rassembler autour de la dépouille de Rafic Hariri, Premier ministre sauvagement assassiné. Il est légitime de ne pas être d’accord avec la politique suivie, à l’époque, par Hariri, mais nul ne peut nier que cet homme avait une vision d’ensemble cohérente. L’histoire dira s’il a réussi ou lamentablement échoué. Mais son action entre 1992 et 2004 avait réconcilié les Libanais avec l’espérance. Son assassinat, suivi par des dizaines d’autres, réconciliera les Libanais avec eux-mêmes en ce 14 mars 2005, un mois après l’attentat terroriste du 14 février. À l’époque, très peu d’observateurs ont osé émettre l’hypothèse d’une implication de l’Iran et de ses agents libanais du Hezbollah dans un tel crime. Aujourd’hui, les portraits des commanditaires de l’assassinat sont élevés partout au Liban, devenu une sous-préfecture iranienne.

Que fut donc le 14 mars 2005? Un événement spontané? Pas vraiment. L’opinion publique avait été préparée depuis le retrait de l’armée israélienne en 2000 et les différentes prises de position exigeant le retrait de l’armée syrienne. La déclaration du synode maronite de 2000, ainsi que le travail de conscientisation du Rasssemblement de Kornet Chehwan avaient réveillé les esprits et facilité la constitution d’un front d’opposition patriotique. L’assassinat de Rafic Hariri fut la goutte qui a fait déborder le vase. Les foules sortirent dans les rues. Le gouvernement tomba. On n’osa cependant pas toucher à la présidence de la République qui couvrait l’occupation syrienne. Feu Gebran Tueni prononça son fameux serment de loyauté au Liban, au nom de "nous tous, musulmans et chrétiens". Ainsi, les citoyens libanais sont nécessairement soit musulmans soit chrétiens avant d’être de simples citoyens d’une patrie.

La communauté internationale fut mise devant le fait accompli par ces foules innombrables et, grâce à son support, l’armée syrienne quitta le Liban. Des élections législatives eurent lieu peu après et la classe politique libanaise se livra de nouveau à son jeu favori des compromissions sordides, permettant ainsi au Hezbollah de poursuivre son œuvre de métamorphose du Liban. En clair, ladite révolution du Cèdre ne s’est pas traduite en un projet politique nouveau. Elle n’a fait que permettre aux différentes chefferies libanaises de se libérer de l’hypothèque syrienne et de poursuivre leur carrière clanique qui dure depuis deux siècles.

Il en fut de même de la révolte du 17 octobre 2019, qui était prometteuse mais n’a pas non plus abouti à un discours politique porteur d’un projet. Les citoyens sont aujourd’hui invités au suffrage universel du scrutin législatif du printemps conformément à une loi scélérate. Pourront-ils déloger les clans qui accaparent le pouvoir et paralysent l’État, qui ont provoqué la faillite économique et pillé les dépôts bancaires?

Peut-on encore renouer avec l’espoir en ce 14 mars 2022? Le scrutin législatif s’annonce insuffisant à lui tout seul. L’opposition n’a pas su s’organiser La disette et la famine rôdent. Les citoyens n’ont d’autre souci que survivre en mangeant à leur faim, si possible.

Aujourd’hui la donne internationale a pourtant changé. La guerre en Europe isole politiquement le président Poutine. Cela affaiblira-t-il son obligé, le président syrien? En d’autres termes, les retombées politiques de la guerre russo-ukrainienne au Moyen Orient pourraient, peut-être, jouer en faveur du Liban souverain en affaiblissant les alliés de la Russie poutinienne.

Est-ce suffisant? Certainement pas. Il faut tirer les leçons de 2005. Il ne faut surtout pas permettre à la caste dirigeante actuelle de retourner aux affaires. À quoi cela sert-il de retrouver son indépendance et sa souveraineté si c’est pour recommencer le sale petit jeu interclanique?

Avant de songer à changer de système, il y a une urgence vitale à se conformer aux textes de la Constitution et à respecter les institutions. On verra comment améliorer démocratiquement le système ou le changer carrément.

La question la plus angoissante à laquelle l’électeur est invité à répondre est de dire "oui" à l’unité politique et de voter en citoyen, car, en apparence, tout semble indiquer que le peuple libanais n’est plus "un" mais  "multiple".

 

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