Entre la culture juridique d’inspiration française laïque et étatique prodiguée au Liban et dominant la pensée politique, prônant une centralisation des valeurs et des pratiques de la vie sociale d’une part, les pesanteurs confessionnelles et régionales traditionnelles, voire tribales qui continuent à marquer les comportements "de terrain" des Libanais d’autre part, et, plus récemment, les aspirations d’une frange de la jeunesse à un "changement" certes légitime, mais dont les contours semblent encore flous et disparates, il nous a paru utile d’exposer, puis de dissiper, en les déconstruisant, certaines fictions et illusions fréquentes dans le discours politique actuel – en quatre parties.

II-Réformes et souveraineté : Le dogme de la nécessité des réformes

Il s’agit, dans cette partie, de clarifier et de donner de la visibilité à une relation occulte existant entre le mouvement revendicatif, demandeur de réformes et de changements -qui peuvent atteindre des formes de radicalisation- d’une part, et la question de la souveraineté du Liban -qui peut atteindre la remise en question de l’entité même- d’autre part. En effet, l’observation des faits historiques et politiques sur une période allant du dernier quart du siècle dernier jusqu’à aujourd’hui, montre une corrélation itérative entre mouvements de réformes et intention de sape de l’entité libanaise par des puissances régionales hégémoniques.

Sans revenir à l’itinéraire de la gauche nationaliste et communiste qui n’a jamais caché son projet de refondre l’entité avec l’aide de certaines puissances régionales (Égypte, Syrie, Irak), nous proposons de retenir à partir de 1975 les jalons suivants :

12 août 1975 : "Le programme transitoire de réforme démocratique du régime libanais" proposé par le Mouvement national libanais regroupant le PCL, l’OACL, les deux fractions du parti Baas, la milice des Mourabitoun et des indépendants islamo-gauchistes-progressistes, sous l’égide de Kamal Joumblatt et de ses alliés de l’OLP. Celui-ci prévoit notamment : l’abolition du confessionnalisme politique, l’adoption d’une nouvelle loi électorale, la redéfinition des rapports entre l’exécutif et le législatif et la redistribution des pouvoirs au sein de l’exécutif, la réorganisation de l’armée, l’adoption d’un code laïc et facultatif du statut personnel et l’élection d’une Assemblée constituante sur une base non confessionnelle.

On ne peut que noter l’absence de deux thèmes qui trahissent la connexion "palestinienne" du Mouvement national : aucune allusion à la présence armée des Palestiniens alliés du Mouvement et absence d’une vision de politique étrangère et de politique socio-économique.

Février 1976 : "Le Document constitutionnel " annoncé à partir de Damas par le président de la République Sleiman Frangié et le Premier ministre Rachid Karamé, qualifié par l’éminent juriste Edmond Rabbath de " mélange composite d’idées élémentaires". Ce document prévoit notamment l’institutionnalisation de la répartition confessionnelle des pouvoirs, réaffirme le caractère arabe du Liban, tout en prônant quelques réformes sociales.

31 octobre-4 novembre 1983 à Genève puis 12 mars-20 mars 1984 à Lausanne : les "Conférences du dialogue libanais". Présents à Lausanne : Amin Gemayel, Président de la République, Pierre Gemayel, Camille Chamoun et Sleiman Frangié. Face à eux, Rachid Karamé, Saëb Salam, Nabih Berry et Walid Joumblatt. Absents, les grecs-catholiques, les orthodoxes et les arméniens.

L’opposition représentée par MM. Berry, Joumblatt, Karamé et Frangié a présenté un programme de refonte totale du régime politique libanais sous le titre de "Feuille de route pour parvenir à la déconfessionnalisation" proposant les mesures suivantes :

– L’élection d’un président au suffrage universel.
– Des élections législatives à la proportionnelle hors répartition confessionnelle.
– Un Sénat élu sur base confessionnelle
– Un président du Conseil des ministres nommé par les députés.
– L’abandon de la répartition confessionnelle dans toutes les instances administratives.
– La refonte du code militaire devant inclure expressément les principes de la politique de défense du pays.

De leur côté, le président Amine Gemayel et Camille Chamoun ont présenté un projet intitulé "Le Liban, une République fédérale formée de quatre régions autogérées disposant d’un gouvernement local élu".

Le 22 octobre 1989, conférence de Taëf en Arabie saoudite : signature par les députés libanais, en conclave dans cette ville, d’un accord dit " Document d’entente nationale " ou, plus parlant encore, "Accord du vivre-ensemble des Libanais". Sans entrer dans les dédales de ce texte, toujours problématique et objet de débats entre acteurs politiques, débats attisés par son application tronquée et discrétionnaire de la part des décideurs, nous pouvons néanmoins avancer les observations suivantes :

– L’ensemble des réformes concernant le pouvoir exécutif proviennent de " l’esprit des propositions de l’opposition à Lausanne " : réduction des pouvoirs du Président, nomination du président du Conseil des ministres par les députés, transfert d’une grande partie des prérogatives présidentielles au Conseil des ministres dans son ensemble. Il s’agit, en réalité, des réformes dont Abdel Halim Khaddam, vice-président de la République arabe syrienne, se faisait le chantre depuis 1984.
– La conférence de Taëf était une conférence arabo-internationale plutôt imposée au Libanais.
– Tous les textes étaient soumis au Président syrien qui jouissait, à cet égard, de facto, d’un droit de veto et de la faculté de demander des reformulations.
– L’assassinat du président René Moawad le 22 novembre 1989 peut être considéré comme le signal le plus flagrant du refus par la Syrie de toute mise en place un tant soit peu autonome de cet accord.

En somme, nous ne pouvons que déduire, à partir de ce qui a été exposé ci-dessus, qu’il existe une très forte interconnexion, dans le déroulement objectif des faits, entre la dynamique de revendications et de réformes et la perte progressive et continue de souveraineté, aboutissant à fragiliser l’existence de l’entité même. Cela est dû clairement à la faiblesse du mouvement revendicatif (révolutionnaire!) autonome et souverain et à la force de l’alliance occulte entre forces du pouvoir et forces de revendication liées à des puissances étrangères.

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